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Portrait – La fin d’une carrière
Portrait - La fin d’une carrière | © Samuel Aupiais

Portrait – La fin d’une carrière

Carrier depuis 30 ans, Charles Urvoy voit la retraite se rapprocher à grands pas. Et le constat est amer. À la société Amoricaine de Granit comme chez les voisins, on pratique une activité vieillissante et isolée. Elle n’attire plus les jeunes.

Trente ans que Charles Urvoy fait le trajet jusqu’aux carrières de Perros- Guirec pour venir « chatouiller le caillou » comme il dit. Et pas sûr que la relève soit assurée. L’ activité a chuté de 60 % en cinq ans soit « 60 % d’ouvriers en moins », selon Charles. Une « galère » pour attirer les jeunes : « Chez nous, le plus jeune il a 30 ans, et honnêtement je ne pense pas qu’on va le garder ».

Tous les jours, avec quatre autres carriers ils découpent des tonnes de pierres pour les faire partir ensuite dans toute l’Europe. Elle serviront dans le funéraire principalement, ensuite dans l’habillage de meubles et bien sûr la voirie.

À 60 ans, ce responsable garde encore toute sa vigueur et son franc parler même s’il s’avoue « cassé » par le boulot : « De toute façon, celui qui finit en bon état, c’est qu’il n’a rien foutu. Même un cadre derrière son bureau, s’il ne termine pas fou, c’est qu’il n’ a rien foutu. ». Charles n’a pas sa langue dans sa langue dans sa poche. Les mains non plus : « On fourni les usines, je pense aux autres derrière, il y a 250 travailleurs qui attendent après nous. Si je ne me lève pas le matin, qui va leur donner du boulot ? ».

Depuis 1995, j’ai vu deux morts.Tous ceux qui sont partis avant la retraite, aujourd’hui, ne travaillent plus

Un travail lourd et épuisant. Découper la pierre requiert des semaines de préparation avant de commencer le forage. Depuis les années 1980, les outils se sont modernisés. Pour percer ces immenses murs de granits, Charles et son équipe utilisent aujourd’hui des machines hydrauliques. Pourtant, bien souvent il faut terminer le travail : « Lorsque l’on ne peut plus faire autrement, on utilise des marteaux à main et ça pèse très lourd. Il faut être costaud pour soulever ça et contenir les vibrations ». Avec ce type d’outil, les carriers creusent jusqu’à 30 cm par minutes.

Se tailler un métier

On se demande bien ce qui peut le retenir des heures perché sur ces tas de pierres immenses : « Ce qui me plaît c’est de lire le caillou. Voir les couleurs, le jaune, le gris, faire parler la pierre, c’est ça chatouiller le caillou ». Depuis l’âge de 15 ans il apprend à se débrouiller tout seul : « Pas le choix », raconte-t-il. En grandissant, il a fait du travail sa philosophie de vie. Une façon aussi de se construire.

Le boulot de carié, il l’a appris sur le tas : « Il n’y a pas de CAP, donc carrier, ce n’est pas reconnu comme un métier. Pourtant, on paie des charges pour le faire, on est exposé aux mêmes risques que les mineurs. »

En effet, et la liste est plutôt bien fournie : silicose, syndrome de Raynaud, chute, ex¬position au bruit, conditions météo… toute les conditions sont réunis pour que vous passiez votre chemin. « Il y a des formations de sécurité… Moi depuis 1995, j’ai vu deux morts. Tous ceux qui sont partis avant la retraite, aujourd’hui, ne travaillent plus. »

Et lorsqu’on lui parle de pénibilité, tout de suite Charles avance un avis très tranché sur la question : « La reconnaissance c’est une fumisterie : elle n’est prise en compte qu’après 60 ans. Et t’as le droit à quoi ? À des clopinettes », avant de poursuivre : « Un mec qui en veut, qui a du courage il fait tout. Mais aujourd’hui, ce dont on manque surtout, c’ est de vrai personnel ».

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