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Médecin du travail. « La pénibilité, c’est nous qui la voyons »
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Médecin du travail. « La pénibilité, c’est nous qui la voyons »

Chantal Bail est médecin du travail en charge des activités liées au bâtiment depuis 1985. Entre les visites d’embauches, les salariés souffrent du temps passé sur le terrain. Pour elle, la législation qui entoure la pénibilité au travail est encore à améliorer. Le Phare Ouest l’a rencontré.

Le Phare Ouest : La question de la pénibilité est apparue avec les derniers débats sur la réforme des retraites. Comment l’avez vous perçu ?

Chantal Bail :Avec cette réforme, le législa­teur avait une arrière pensée. Il a défini ces critères pour baliser la pénibilité et faire re­connaître le droit à la retraite. Mais selon moi, c’est un leurre. En mettant sur la table la question de la reconnaissance de la pénibilité, le législateur s’est dit que si on ne définissait pas des critères de pénibilités beaucoup de monde quitterait son travail. Avec ces critères, on envoie moins de salariés à la retraite.

Quel est votre rôle ?

Le médecin du travail doit voir les salariés pour les vi­sites d’embauches, de reprises d’activités et les salariés qui souffrent. D’ailleurs on en voit beaucoup en ce moment.
C’est nous qui sommes en charge de la pénibilité. Les mé­decins du travail dépendent du Ministère du Travail. Notre bible, c’est le Code du travail. Nous sommes régis par une association et indépendants. Dans certaines entreprises, les médecins sont aussi salariés et là, niveau indépendance, c’est pas terrible.
En plus, les médecins du tra­vail doivent passer un tiers de leur temps sur place, en entre­prise, pour observer les condi­tions de travail des salariés.

Comment définissez-vous la pénibilité chez un travailleur ?

D’un côté le travail est néces­saire, mais l’activité peut géné­rer aussi des problèmes pour des tas de raisons, notam­ment sur le plan de la santé. Maintenant, il y a donc une fiche de critères à remplir qui détermine la pénibilité liée au travail : exposition au bruit, produits chimiques, l’environ­nement… Pour ce tout ce qui est amiante et rayons ioni­sants, c’est encore autre chose.
Elle est à remplir au moment de l’embauche et lorsque le salarié quitte l’entreprise. Elle est utile pour avoir une recon­naissance, être mieux soigné, mieux couvert par la Sécu­rité Sociale et bénéficier de soins gratuits, d’une rente, ce que j’appelle Incapacité Per­manente Partielle, pour le travailleur ou pour les ayants droits en cas de décès.
Aujourd’hui, pour quelqu’un qui par exemple souffre d’une surdité liée au bruit, l’admi­nistration médicale va vouloir la preuve de sa surdité. C’est le dossier médical qui fait foi. La commission se retournera alors vers cette fiche ou vers nous.

Les médecins du travail, ont-ils été consultés lors de l’élaboration de cette fiche de critères ?

Oui, j’ai participé à l’enquête Sumer dirigé par le gouverne­ment. Il y en a eu une en 1992, 2002 et 2007. C’est par ce biais qu’on a essayé de faire remon­ter les critères de pénibilité. Maintenant on commence à prendre en compte les risques psycho-sociaux. Je suis très fière d’y avoir participé.

Les critères psychologiques et sociaux liés à la pénibilité au travail sont-ils pris en compte ?

Pas toujours. On en parle pas dans la législation. Pour­tant, tout travail possède des critères psychologiques : le secrétariat, la métallurgie… Les risques psycho-sociaux ne sont pas pris en compte. Ma­çons, coffreurs, couvreurs sont des métiers pénibles au sens physique et psychologique. Par exemple, à Pôle Emploi, les gens travaillent derrière un bureau, ils ont en face d’eux des chômeurs à la recherche d’emploi, c’est très difficile psy­chologiquement, pourtant ce n’est pas considéré comme un travail pénible. Plein de gens font un travail dur mais pas forcément reconnu comme pénible. Aujourd’hui je peux déjà dire aux salariés : « Vous avez une liste, où vous retrou­vez-vous ? ». Après, on ne sait pas trop encore ce que ça va donner.

Dans le Trégor, beaucoup de secteurs sont reconnus comme des secteurs pénibles ?

Dans le Trégor et à Lannion, on a de tout. Entre le tourisme, la restauration, l’hôtellerie… On parle aussi beaucoup d’Al­catel en ce moment et de tout ce qui est technologique au pôle Phoenix. Pour eux là-bas, la pénibilité c’est encore autre chose, parce qu’ils ne font pas le même travail qu’une personne du bâtiment par exemple, mais ils font un tra­vail difficile. Après, il y a tout ce qui est agro-alimentaire du côté de Guingamp, grande distribution, santé…
Dans la reconnaissance de la pénibilité il y a la notion de risque à prendre en compte.

Du côté des employeurs, comment gère-t-on cette notion ?

On est en plein dedans là. Ces fiches, je les ai reçues il y a deux mois et début février les employeurs ont commencé à m’appeler : « On ne sait pas ce que c’est que cette feuille ? Comment faut-il la remplir ? ». Comme personne n’est au courant, les employeurs vont le remplir sans vraiment faire attention en attendant une régulation ou la visite de l’Inspection du Travail. On va voir avec l’expé­rience.

Vous auriez vu ça différemment ?

Moi, j’aurais plutôt vu ça par métier. Dans une très petite entreprise où un maçon porte tout le matos à lui tout seul ou même un plaquiste, la législation reste très flou. La pénibi­lité est une notion évolutive. Il y a des décrets tous les jours, c’est épouvantable. On ne s’y retrouve pas.

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