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Crise du lait. Les éleveurs travaillent à perte
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Crise du lait. Les éleveurs travaillent à perte

Si la crise du lait de 2009 a été l’élément déclencheur de nombreuses revendications, l’origine du problème est beaucoup plus ancien. Les producteurs laitiers vivent un malaise sans précédent et s’inquiètent de plus en plus des prix du lait. La plupart d’entre eux travaillent même à perte.Le Phare Ouest a retracé l’histoire de la crise du lait et vous propose un éclairage.

« Mon frère veut s’installer pour être producteur laitier, comme moi. Je ferai tout pour l’en empêcher. » affirme Audrey Le Bivic, qui exerce le métier depuis 2005. Ces quelques phrases prouvent un certain malaise au sein de la profession. La Bretagne se positionne comme première région laitière. Sa production dépasse même celle de certains pays d’Europe (source DRAAF). Pourtant depuis 20 ans, un malaise profond touche l’ensemble du secteur. Comment en est-on arrivé là ?

Les quotas laitiers

En 1984, le régime des quotas laitiers est mis en place par l’Union européenne. Un système rassurant. L’offre et la demande sont stables, les agriculteurs sont bien payés. Chaque pays doit respecter une référence en litres de production. « Tous les deux jours un contrôleur note le nombre de litres que mes vaches produisent. Et j’ai un bilan par mois. » explique Didier Le Corfec, 45 ans, producteur laitier depuis 1995 et ancien membre de la Fédération Départementale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FDSEA). S’il dépasse la référence, une pénalité lui est infligée. Un cas peu courant. Donc peu de problèmes sont à signaler. « C’était une certaine sécurité à l’année. Je savais que j’allais toucher un salaire », précise-t-il.

L’origine de la crise du lait est apparue quelques années après. En 1994, l’agriculture entre dans l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). « C’est considérer que l’agriculture est une économie comme une autre, comme le marché automobile ou le marché immobilier ». s’insurge Didier qui est désormais président de l’Association des producteurs laitiers indépendants des Côtes-d’Armor (Apli 22) ayant quitté la FDSEA en 2009 : « J’ai vite compris qu’on avait beau manifester, rien ne marchait. Ils nous cachaient des choses. »

Petit à petit, l’idée de supprimer les quotas émerge. En parallèle, les producteurs de lait connaissent des moments difficiles. Alors que leurs coûts de production augmentent de 28 % entre 1995 et 2011, le prix du lait, lui, ne s’est accrue que de 11 % sur la période (source INSEE). « On constate que notre salaire ne s’est jamais amélioré alors que tout augmente. Sans compter l’augmentation du prix de tous les achats extérieurs dont on a besoin. Le soja, le maïs, tout cela a un fort coût. » Cette hausse est fulgurante : +40 % entre 2005 et 2012.

Le système intensif : plus touché par la crise

Didier Le Corfec travaille en élevage intensif, le système le plus touché par la crise. Sur un terrain de 40 hectares, il possède 50 vaches, dont la moitié sont des vaches laitières. Elles produisent 150 000 litres de lait sur l’année. « Je donne 80 000 litres à une crêperie du coin pour la fabrication de crêpes, qui sont ensuite mis en vente. C’est une certaine forme de reconnaissance de mon travail. »

Le système intensif reste synonyme de grande productivité. Les vaches de Didier produisent chacune de 8 000 à 9 000 litres par an, alors que dans les autres régions le rendement laitier par tête est en moyenne de 6 050 litres (DRAAF). Pour gagner en efficacité, tout se joue dans l’alimentation. Les éleveurs doivent faire venir des matières premières qui coûtent cher. Comme beaucoup de producteurs trégorrois, il aimerait changer sa façon de travailler, mais ne peut pas. Le système extensif « est plus rentable », mais nécessite un terrain propice que peu d’exploitations possèdent en Bretagne. « On est trop nombreux ici, les terrains sont trop rapprochés et les terres pas assez bonnes, explique Didier, On est pris au piège car on a investi sur 25 voir 30 ans. » commente Audrey Divic, elle aussi éleveuse laitière près de Plouaret.

« Je ne touche pas un sou de mon métier »

Cette jeune trentenaire est installée en GAEC avec ses parents (Groupement agricole d’exploitation en commun). Elle exerce ce métier depuis 2005. « C’était clair pour moi, je ne me serais jamais installée seule. Le fait d’être avec mes parents permet de travailler en famille, de se relayer. J’ai le sentiment d’avoir moins de charges sur le dos. Je peux aussi prendre des vacances. » Ce mode de gestion est de plus en plus adopté. Plus de la moitié des exploitations laitières bretonnes sont organisées en GAEC (53% en 2007).
« Le plus dur n’est pas de faire des semaines de 70/80 heures, c’est toute la pression qu’il y a à côté. » reconnaît avec peine Audrey. « J’aime mon métier, mais quand mon mari rentre du travail et que je ne suis jamais là, c’est forcément pesant pour lui, pour la famille. Il bosse 35h et gagne 2 000 euros par mois. Moi je fais le double d’heures et je ne gagne pas un sou. On travaille à perte. » Avec des coûts de production plus élevés que le prix du lait, les producteurs ne touchent souvent pas de salaire. Les exploitations sont de moins en moins reprises. « Beaucoup ne sont pas aux normes et nécessitent de nombreux travaux. Pour s’installer il faut 300 à 400 000 euros. Sachant qu’on ne gagne plus notre vie avec la baisse des prix du lait, forcément cette non rentabilité effraie les plus jeunes. »

Producteurs de lait

En 2009, la rémunération des producteurs a diminué de 54%. Entre janvier et avril, le prix du lait payé s’est effondré passant de 35 à 24 centimes centimes le litre. De nombreuses manifestions ont eu lieu durant l’hiver. Les producteurs sont même allés jusqu’à faire la grève du lait. « Des manifestations il y en a toujours eu, tous les ans » se remémore Didier. En 2008, plusieurs producteurs de lait qui travaillaient pour Entremont manifestaient dans les rues. Ils demandaient une revalorisation du prix du lait payé par le groupe laitier, jugé beaucoup trop faible. Rejoints par d’autres ouvriers qui craignaient le même sort, le mouvement a pris de l’ampleur dans toute la région. « C’est cyclique, le printemps c’est toujours un moment difficile à passer ». On appelle cela, la crise printanière. Pour les producteurs laitiers, l’année commence en avril et se termine en mars. C’est la période où toutes les charges sont à payer, la période où les vaches produisent beaucoup de lait, la période de la crise.

« C’était ça ou le dépôt de bilan »

Audrey s’est retrouvée dans une situation inquiétante. Un des trois salaires de son entreprise familiale a dû être gelé. « Pour continuer à ramener de l’argent je suis partie travailler en usine pendant cinq mois. C’était une période très difficile. En plus, à cette époque-là, on avait des problèmes avec quelques vaches. Avec l’accumulation de tous ces ennuis je suis tombée en dépression. » confie-t-elle. En difficultés financières, son entreprise ne peut plus payer les fournisseurs. Elle a dû procéder à un règlement judiciaire amiable. Cette démarche avait pour but de trouver une solution. « C’était ça ou le dépôt de bilan. Mais mon père ne s’en serait jamais remis. Il aime trop son métier. » Audrey et ses parents devront rembourser les dettes pendant des années. « En parallèle on fait du bois pour pouvoir gagner de l’argent. C’est quand même triste à dire, mon vrai métier ne me fait même plus gagner d’argent ! »

Afin de faire face à tous ces problèmes, la jeune femme, mère d’une fille, aime en parler. Elle est membre de l’Apli 22 depuis 2009, où elle a rencontré Didier. « On essaye d’avancer ensemble. Ça fait du bien de voir du monde du même milieu, des personnes qui nous comprennent. Les gens de l’extérieur disent souvent :  »Les agriculteurs sont toujours à se plaindre », mais nous avons des raisons de le faire… » Didier Le Corfec, président depuis 2009, a des revendications claires : « Nous voulons qu’il y ait une bonne régulation entre l’offre et la demande pour que l’on soit payé comme il faut. » Au juste prix : celui de leur travail !

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