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Interview : Tonino Benacquista
Tonino Benacquista - Malavita - © Gallimard

Interview : Tonino Benacquista

Tonino Benacquista est l’auteur du livre « Malavita », roman qui inspire Luc Besson pour son dernier film.

C’est une comédie originale sur le WITSEC Program, la réinsertion d’une famille de mafieux, la découverte d’une nouvelle culture : celle de la France !

Comment avez-vous eu l’idée de ce roman au départ ?

J’avais envie de raconter la vie d’un personnage de repenti. Que devient un ancien big boss du crime organisé après avoir témoigné contre ses anciens associés ? Un homme qui a vécu par et pour la violence peut-il se réinsérer, se faire oublier, et vivre une vie «normale» ? Je m’étais renseigné sur le WITSEC program (le programme de protection des témoins) mais mon roman n’a aucun aspect documentaire, c’est une comédie qui cherche à confronter cet ex-patron de la mafia à des situations très quotidiennes. Le décalage est encore plus intéressant si le personnage est exilé dans un environnement qu’il ne connaît pas. Son défi (et son drame) est double: s’astreindre à vivre la vie de monsieur tout le monde, et s’adapter aux usages d’un pays qui le déconcerte souvent: la France.

Comment avez-vous imaginé les personnages ?

Lorsque j’ai décidé de travailler autour de ce personnage de repenti, il était évident qu’il avait une famille, avec un ado et un enfant plus jeune, et que chacun de ses membres devait vivre la clandestinité, l’exil et la culpabilité de manière différente. Pour moi, la famille est le vrai sujet du livre et même s’il ne s’agit pas d’une famille tout à fait comme les autres, les personnages sont confrontés à des problèmes que peuvent rencontrer tous les parents et les enfants du monde. Quand les Manzoni se retrouvent dans ce coin paumé de Normandie, ils font un peu figures d’extraterrestres et ils sont obligés de rester soudés : c’est ce qu’on ressent dans le film, à travers la tendresse qu’ils ont les uns pour les autres.

Ce n’était pas un pari, en tant qu’écrivain français, de vous mettre à la place d’Américains qui, une fois en France, se heurtent à des préjugés ?

En aucun cas, je n’aurais pu raconter l’histoire de cette famille aux États-Unis car il aurait fallu que je connaisse les lieux et les codes. En tant que Français, je ne pouvais que les reloger ici et jouer sur une confrontation des cultures qui fonctionne dans les deux sens : de même que les villageois ont un sentiment de méfiance à l’égard de ces Américains qui s’installent chez eux, de même les Manzoni, qui n’ont pas choisi d’être en France, se replient sur eux-mêmes et sur leurs références culturelles. Mais ce qui m’intéressait, c’est qu’il ne s’agit pas de références «intellectuelles» : les personnages se demandent surtout où se trouve la télévision ou comment ils vont se nourrir !

Aviez-vous envisagé une transposition au cinéma au moment de l’écriture ?

Pas du tout. Bien au contraire, pendant l’écriture, j’ai besoin de solitude et de temps, et surtout pas de projeter des visages sur mes personnages car cela briderait mon imaginaire. Une fois le livre achevé, je me doutais que cette histoire pouvait donner lieu à un film, et c’était d’autant plus logique que, partant du cinéma, elle revienne au cinéma… Très rapidement, plusieurs producteurs se sont intéressés au projet, et j’ai compris pourquoi : ce que j’avais rendu possible avec ce roman, c’était d’inviter le genre du «film de mafia» dans le cinéma français et de tourner cette adaptation ici même, avec un metteur en scène et un producteur issus d’une génération nourrie par les films de Scorsese et de Coppola. Du coup, ils pouvaient assouvir leur fantasme de ce cinéma-là à travers cette histoire qui était, pour ainsi dire, contenue dans un petit village normand.

Malavita - Photo : Jessica Forde ©EUROPACORP- TF1 FILMS PRODUCTION – GRIVE PRODUCTIONS

Malavita

Comment le projet d’adaptation a-t-il abouti chez EuropaCorp ?

Je savais qu’EuropaCorp pouvait produire un film qui puisse être distribué aussi bien aux États-Unis qu’en France, ce qui était très tentant étant donné le sujet. D’autre part, le casting me semblait primordial pour ce film dont les personnages étaient américains. Du coup, il fallait des acteurs américains indiscutables qui portent en eux leur propre légende et qui, quand ils apparaissent à l’écran, n’ont pas besoin de convaincre. Par exemple, lorsque Blake arrive quelque part et s’assoit, le silence se fait autour de lui du fait de son autorité morale. Et j’étais conscient qu’EuropaCorp pouvait mobiliser un tel casting.

Vous n’avez pas cosigné le scénario du film…

Je préfère ne pas participer à l’adaptation de mes propres romans. Je crois qu’il faut une énergie formidable – que je n’ai pas – pour retravailler un texte sur lequel j’ai déjà passé deux ans de ma vie. Dans le même temps, je ne suis pas certain que ce soit l’auteur du roman le mieux placé pour prendre les décisions d’adaptation les plus pertinentes. Luc Besson a fait le choix de la fidélité au livre, qui n’était pas une obligation au départ, mais qui correspondait parfaitement au sujet. Et je l’ai laissé faire bien volontiers !

Qu’est-ce qui vous a convaincu de confier le projet à Luc Besson ?

Même si on ne se connaissait pas, j’avais l’impression qu’on avait fait nos débuts ensemble, d’une certaine manière. Je me souviens d’avoir vu LE DERNIER COMBAT dans un petit cinéma de quartier et d’avoir découvert un vrai metteur en scène de ma génération : il y avait là un mélange très réussi de poésie et d’action, malgré des moyens limités. Par la suite, j’ai vu ses films d’action – et je me suis dit que MALAVITA ne pouvait pas exister sans action et que Luc Besson était un maître en la matière. Sans oublier qu’il est un formidable directeur d’acteurs et qu’il est à l’aise dans la langue anglaise.

Quelle a été votre réaction en découvrant le film ?

J’ai été très touché. Comme au moment où la perspective de confier le rôle de Fred Blake à Robert De Niro est devenue envisageable, j’ai eu le sentiment que le rêve devenait réalité. Quand on est dans son bureau en train d’imaginer une situation, on ne peut pas supposer qu’un jour ce dialogue dans une ruelle sera interprété par Michelle Pfeiffer et Robert De Niro ! C’est vraiment grâce à Luc Besson que cette part du rêve s’est concrétisée. Il a aussi injecté une violence qui n’était pas dans le livre mais qui correspond à ce que je recherche quand je vais au cinéma.

Malavita - Photo : Jessica Forde ©EUROPACORP- TF1 FILMS PRODUCTION – GRIVE PRODUCTIONS

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About Christophe Segard

Mordu de politique, d'économie, de cinéma et de musique. Co-fondateur du Phare Ouest Retrouvez moi dans l’œil du Phare : http://ow.ly/nA5TD

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