Home / Culture / Cinéma / Les Amants Passagers de Pedro Almodóvar
Les Amants Passagers de Pedro Almodóvar
Les Amants Passagers - © Copyright Paola Ardizzoni, Emilio Pereda Ó El Deseo

Les Amants Passagers de Pedro Almodóvar

C’est le 25 septembre que nous aurons le plaisir de découvrir « Les Amants Passagers » en DVD. Le film très haut en couleur de Pedro Almodovar nous emmène au septième ciel.

Des personnages hauts en couleurs pensent vivre leurs dernières heures à bord d’un avion à destination de Mexico. La vulnérabilité face au danger provoque une catharsis générale qui devient le meilleur moyen d’échapper à l’idée de la mort. Sur fond de comédie débridée et morale, tous ces personnages passent le temps en faisant des aveux inattendus qui les aident à oublier l’angoisse du moment et à affronter le plus grand des dangers : celui que chacun porte en soi.

Cocktail euphorique

Un avion décolle de l’aéroport de Barajas en milieu d’après-midi. Une heure et demie plus tard, on voit que tous les passagers de la classe économique se sont mystérieusement endormis et que ceux de la classe affaires sont tendus parce qu’ils pressentent qu’il va se passer quelque chose (il se passe en effet plusieurs choses, mais l’équipage a pour ordre de ne rien dire). Le soir, l’avion atterrit de façon imprévue dans un aéroport fantôme construit au coeur de la plaine de La Mancha, à la grande surprise des lapins qui sautillent sur les pistes.

Tous les passagers ont avalé une sorte d’élixir. Ceux de la classe économique ont été drogués avec des anxiolytiques, sur ordre des pilotes, pour éviter toute protestation de cette classe majoritaire. Quant aux passagers de la classe affaires, on les drogue en leur faisant boire un cocktail typique des années 80, «l’Agua de Valencia» (champagne, vodka et jus d’orange), mélangé à une bonne dose de
mescaline synthétique. Ce mélange rend les gens plus sociables (on tient le crachoir sans se soucier de son interlocuteur), les désinhibe et les excite sexuellement. Tout en rappelant et en glorifiant l’une des périodes de grande liberté en Espagne, les années 80, le cocktail fait référence à l’élixir que boivent certains personnages dans la littérature classique, qui déclenche des comportements extraordinaires, inconcevables autrement.

L’hippodrome et le labyrinthe

L’histoire se déroule dans un espace abstrait, en perpétuel changement mais toujours égal à lui-même, un espace céleste qu’on appelle «hippodrome» dans le jargon de l’aviation, en l’occurrence une ellipse qui se trouve à cinq mille mètres d’altitude au-dessus de Tolède. Voler dans cet hippodrome, c’est le sort des avions en détresse qui attendent qu’on leur attribue une piste d’atterrissage d’urgence : c’est le cas du vol PE 2549. On peut passer des heures à tourner en rond dans cette ellipse. Généralement, le temps d’attente pour trouver une piste d’atterrissage est limité à deux heures, mais les amants passagers n’ont pas de chance : à Madrid, l’espace aérien est bloqué à cause d’un sommet sur la sécurité organisé par l’ONU ; à Valence a lieu la finale du championnat de Formule 1 ; à Séville se déroule le championnat mondial de motocyclisme, etc. Le pays traverse peut-être une grave crise économique (une expression qui, volontairement, n’est jamais prononcée dans le film), mais tous ses aéroports sont saturés à cause d’événements ludiques, sportifs ou de haute sécurité internationale. Il n’y a aucune piste de libre. L’Espagne est le centre du monde.

Mais il existe d’autres types d’aéroports, fruits de l’union entre la mégalomanie politique et l’absence de scrupules du secteur financier, des constructions parfois pharaoniques et complètement inutiles. Mais le film ne parle pas de ça, même si l’un des personnages, le financier Más, fuit le scandale de détournement de fonds de la caisse d’épargne dont il est président. Le film n’est pas une comédie réaliste, ni surréaliste, ni néoréaliste, c’est une comédie «irréaliste et métaphorique». Le récit se déroule principalement dans un lieu hypnotique et labyrinthique : le ciel au-dessus de Tolède. L’avion n’arrête pas de tourner en rond : il n’est pas difficile d’y voir une métaphore de la société espagnole, dirigée par le gouvernement actuel. Elle traverse une situation à risque et est forcée de faire un atterrissage d’urgence, sans savoir quand ni où il va avoir lieu. Depuis la fin du tournage, la valeur métaphorique du film n’a fait qu’augmenter avec les derniers événements qui secouent la classe politique et les institutions espagnoles.

L’une des difficultés auxquelles nous étions confrontés pour le tournage était l’impossibilité, pour des raisons de sécurité, de tourner dans un aéroport en activité. Mais nous avons eu la chance de trouver la piste d’atterrissage la plus longue jamais construite en Espagne, complètement vide. Nous avions à notre disposition non seulement une piste, mais toutes les installations d’un aéroport, l’un des dix-sept aéroports espagnols dépourvus d’utilité et de sens (selon la Ministre du Développement). Dans la fiction, c’est l’aéroport de La Mancha. Les vastes espaces à l’intérieur du véritable aéroport, déserts, fantomatiques, sont la parfaite métaphore du vol PE 2549, un vol sans destination qui, après avoir fait vivre plusieurs vicissitudes aux personnages, les ramène dans leur présent, un présent inéluctable. L’évacuation se fait sur un nuage de mousse blanche d’où se dégage un halo vaporeux, métaphore, là aussi, de cet endroit intermédiaire entre le ciel et la terre, la vie et la mort, le mensonge et la vérité, la peur et la force de l’âme.

About Christophe Segard

Mordu de politique, d'économie, de cinéma et de musique. Co-fondateur du Phare Ouest Retrouvez moi dans l’œil du Phare : http://ow.ly/nA5TD

Laisser un commentaire

Scroll To Top