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Interview : Sandrine Kiberlain
9 mois ferme - © Wild Bunch Distribution

Interview : Sandrine Kiberlain

Elle nous avait franchement déçus dans « Tip Top » elle nous surprend dans « 9 mois ferme » d’Albert Dupontel. Sandrine Kiberlain prouve ici qu’elle a largement sa place dans les comédies françaises.

Endosser le rôle d’une femme enceinte, défendre un homme que rien ne semble pouvoir défendre et faire de son rôle un éclat de rire permanent, voilà comment Sandrine Kiberlain irradie dans « 9 mois ferme ».

Interview

Parlez-nous de ce personnage de juge que vous incarnez dans 9 mois ferme ?

Ariane est une femme qui doit avoir une quarantaine d’années, qui est carriériste, qui met un point d’honneur à être droite dans son boulot.
Elle est célibataire et fière de l’être. On sent qu’elle a dû vivre des expériences douloureuses, qu’elle revient de loin et qu’elle a fait une croix dessus, ce qui lui permet d’être tout à son boulot. Comme les juges qu’on a rencontrées pour le tournage d’ailleurs, pour qui une vie de famille est souvent incompatible avec un travail aussi prenant.
Mon obsession était qu’Ariane ne soit pas antipathique pour autant. Elle ne se relâche jamais, ne boit jamais de coups avec les autres, mais avec Albert on avait tout le temps en tête de ne pas en faire pour autant une autiste, ou une femme détestable. Il fallait qu’on comprenne que la vie l’avait menée à cette situation-là, à être à fond dans ce qu’elle faisait quand elle le faisait.
Et puis un drame lui tombe sur la tête. Ce drame donne lieu à des situations complètement différentes les unes des autres, qui me permettent de jouer sur un panel très large. Ariane passe d’un état très dramatique à quelque chose d’assez tendre, d’émouvant, voire parfois à du burlesque dans certaines situations extrêmes.
Quand j’ai lu le scénario, je me suis dit que c’était un super personnage. C’est quelque chose que j’adore généralement dans les films : ces personnages qui sont différents de ce que l’on peut croire.
Par exemple, on connaît mieux Ariane quand elle est ivre morte et qu’elle est totalement désinhibée.
Puis il y a aussi sa rencontre avec Bob, joué par Albert Dupontel. Ariane et lui sont tellement différents dans le film, tellement loin l’un de l’autre. C’est très intéressant de voir la transformation de chacun. C’est ce qui me passionne dans la vie, quand on rencontre quelqu’un qui a l’air si différent de nous, et qu’en fait on se rejoint par nos différences, on s’apporte des choses, ça nous ouvre et nous transforme.

Ce qui est fascinant dans ce film, c’est l’aspect dramatique de la situation traité de manière extrêmement comique. Etait-ce écrit de la sorte ou y avez-vous apporté beaucoup de vous ?

Le thème qu’aborde Albert est dramatique, la justice et donc l’injustice. Tout ce qu’il traite est assez noir. Bob est victime d’une injustice et Ariane vit une situation tragique qui lui tombe dessus. Albert désamorce chaque scène pour passer du tragique au comique. C’est un peu ce qui arrive dans la vie.
Cet aspect était très présent dans le scénario. A un moment on sent que ça bascule : ils se rencontrent alors qu’ils viennent de deux univers totalement opposés, c’est improbable… Notre obsession avec Albert était que ce soit crédible… et c’était pas évident ! Je pense que ça dépendait beaucoup de ce qu’on arrivait à créer dans ce huisclos, quand je me retrouve prisonnière de cet homme. Le rapport bascule à ce moment là : un juge et un brigand se retrouvent face à face, comment faire croire que ces deux-là vont se rencontrer ? J’avais une totale confiance dans l’écriture et le cerveau d’Albert, qui savait exactement où il voulait aller. Le regard d’Albert, sa direction, sa mise en scène, font qu’à mon avis on peut croire à la rencontre de ces deux-là.

Connaissiez-vous l’univers judiciaire ? Aviez-vous fait des recherches avant le tournage ?

Non pas tant que ça. J’aimais bien imaginer la juge, avec tout ce qu’elle avait de personnel, de « dupontélien ». Donc on a beaucoup parlé avec Albert. Il me parlait des films de Depardon, comme 10e chambre – Instants d’audience. Et puis on a eu une juge sur le film, Me Bernard-Requin, qui m’a parlé un peu de son travail, de sa vie.
Albert me nourrissait, il me parlait d’aberrations judiciaires, de choses qui, lui, l’obsédaient. Albert c’est un peu Robin des Bois dans la vie : il veut toujours être juste et défendre les opprimés, défendre ceux qui sont – ou qu’on dit – coupables à tort.
J’aimais bien écouter Albert. Quand on travaille avec lui, il faut se laisser aller dans son monde.

Et ce monde, vous le connaissiez bien avant d’y entrer ?

Oui, j’avais vu ses films. Et je trouvais ce projet-là formidable. Je pense qu’Albert est très pudique, comme j’ai rarement vu quelqu’un l’être, et qu’il s’est démené pour parler de lui autrement dans ce film, pour qu’on puisse s’y retrouver dans ce qu’il a aussi d’émouvant, aller vers plus de tendresse et être plus accessible pour les gens.
Dans les films d’Albert, dont 9 mois ferme, il y a une dimension de mise en scène et de technique qui n’appartient qu’à lui. Il a une vision particulière qui est très personnelle. Mais il faut y aller, il faut accepter la règle, sa vision et son monde.
J’étais souvent cadrée par en dessous, parfois avec un gros ventre en premier plan et mon visage… pas à son avantage. Je m’abandonne toujours au moment venu, mais il ne faut pas avoir peur ! Et finalement, pourtant, je me trouve très bien filmée.

9 mois ferme - © Wild Bunch Distribution

9 mois ferme – © Wild Bunch Distribution

Il y a plusieurs séquences de bravoure dans 9 mois ferme, notamment votre nuit de folie avec Bob. Vous aimez ces scènes de pure comédie, où on doit jouer à fond et être très premier degré ?

Ce qui était drôle, c’est qu’avec Albert, je pense qu’on s’est découverts au fur et à mesure du film bien qu’on ait fait des répétitions avant.
Pour le côté burlesque de cette soirée de folie, il me demandait de tester des choses, de me prendre des portes, de jouer l’ivresse. Et moi j’ai du mal à donner les choses si ce n’est pas pour ce qui va être filmé, pour ce qui va rester. J’ai l’impression que je vais même polluer ce que je donnerai le moment venu.
Du coup, on ne s’est pas toujours compris avec Albert. Je disais : « j’en garde un peu sous le pied pour le jour J », et lui pensait que c’était un peu désinvolte de ma part, un manque de concentration, même un manque de bonne volonté. Moi, j’avais peur d’avoir après, lors du tournage, le sentiment de refaire et donc de perdre mon naturel, de tricher un peu.
C’est véritablement le jour du tournage qu’il a vu ce que je faisais, ce que j’avais dans le ventre.
Lors du tournage, il faut y aller à fond, Albert vous pousse toujours dans vos retranchements. Pas par sadisme, mais parce que tant qu’il n’a pas ce qu’il veut – et il a raison – on refait, on titille. Il disait « là ça peut être plus drôle, elle peut avoir l’air d’une danseuse ».
Parfois, Albert me demandait d’improviser et j’avoue que j’ai un peu peur de l’improvisation. Je suis une actrice plutôt précise par rapport à ce qu’on me dit de faire et à ce que j’ai dans la tête. Je suis très liée au scénario, si on me dit : « là, improvise », j’ai l’impression que ça va être en dessous de ce qui est écrit. Mais les indications d’Albert suffisaient, et tout le travail qu’on avait fait en amont m’aidait à me lâcher.

Avant les répétitions, vous avez aussi dû passer des essais. Est-ce difficile pour une actrice avec autant d’expérience que vous, après 40 films, de devoir faire ses preuves pour avoir un rôle ? C’est monnaie courante aux Etats-Unis mais pas en France, non ?

Oui, mais je ne vois pas du tout ça comme ça. Aux Etats-Unis, finalement, les acteurs pensent plus à s’amuser qu’à ce qui pourrait être humiliant pour eux.
J’adorais le rôle, j’en avais vraiment envie, et je pense que ça comptait beaucoup pour Albert de voir que oui, j’étais prête à faire des essais, que je n’avais pas de problèmes d’égo à ce niveau-là. On s’est rencontrés comme ça en fait, avec Albert : face à face dans un café où je lui ai dit « je suis enthousiaste, j’adore le scénario », et où il m’a répondu « est-ce que tu serais prête à faire des essais ? »
Et puis ces essais me servaient, ça m’informait sur qui était Albert.
On a fait trois scènes du film, dont la scène du saut, par exemple. C’était dingue : dans un appartement, un truc complètement improvisé où ils avaient mis un pseudo-matelas, où il y avait déjà le cadreur… Albert connaissait son équipe, alors que je ne connaissais personne. En plus, je crois qu’il bloquait pas mal sur le personnage, il a failli arrêter le film, il ne trouvait pas l’actrice. Il s’est dit que ça allait dépendre de cette rencontre, de mes essais. Je me suis dit que c’était très malin de sa part, que ça allait m’aider aussi. Ça te libère pour le reste du film, tu sais que tu n’as pas tes preuves à faire le premier jour de tournage, tu sais déjà que ça lui convient dans l’idée. Et ça lui a permis de réécrire le personnage en fonction de ce que j’apportais de différent de ce qu’il avait imaginé. Visiblement, le personnage était plus dur, plus sévère que ce que j’en ai fait.
Je voulais qu’elle soit touchante. S’il m’arrivait un truc pareil dans la vie, je serais complètement désemparée. Quelqu’un de désemparé, c’est toujours touchant. Quelqu’un qui prend ça avec du détachement, de la rigueur, nous met nous-mêmes à distance.

9 mois ferme - © Wild Bunch Distribution

9 mois ferme – © Wild Bunch Distribution

Est-ce difficile pour vous de tourner avec comme partenaire, votre metteur en scène ? C’est la deuxième fois après Quadrille de Valérie Lemercier. Cela change-t-il votre travail d’actrice ?

Ça change beaucoup de choses. J’appréhendais plus pour Albert que pour moi, en fait. A un moment j’ai réalisé : « ah mais c’est vrai qu’Albert joue dans le film ! » C’est arrivé quand on s’est retrouvés aux costumes, au Palais de Justice, où on n’avait pas de loges personnelles. On se changeait tous en même temps, et je vois Albert, qui nous dirigeait deux minutes avant dans les escaliers, se changer à côté de moi dans les rideaux, enfiler son costume et mettre sa boucle d’oreille de brigand. D’un coup, je le regarde et je me dis : « ah mince, mais c’est vrai, comment il va faire maintenant ? »
Et puis avec Albert, on pouvait discuter. Je pouvais me permettre de lui dire : « mais là tu ne trouves pas qu’il est un peu trop 1er degré ? », « et là tu ne crois pas que… ? » Il se remet en question, il n’a pas non plus de problèmes d’égo.

Pour finir, c’est impressionnant de tourner dans le Palais de Justice ? C’est un monde à part, un théâtre…

Les costumes, le décor, pour jouer une juge, ça t’aide. Quand tu es acteur, ça fait 50% du boulot. Dans les grands escaliers du Palais de Justice, tu te sens inspiré, légitime. Ça t’apporte quelque chose, le lieu est tellement symbolique : tu es plongé dans sa réalité et tu ne peux pas y être hermétique, tu composes avec et ça t’aide. C’est très impressionnant. Notamment la plaidoirie, dans la grande salle du Palais de Justice : la salle était remplie comme ça doit être le cas en temps normal, et là tu es véritablement dans la situation, ça donne un vrai plus aux acteurs.

About Christophe Segard

Mordu de politique, d'économie, de cinéma et de musique. Co-fondateur du Phare Ouest Retrouvez moi dans l’œil du Phare : http://ow.ly/nA5TD

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