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Interview : Michael Noer
Northwest - © BAC Films/Magnus Nordenhof Jønck

Interview : Michael Noer

Après avoir réalisé deux documentaires, Michael Noer change de registre et tourne des drames sur fond de vie réelle. Son premier documentaire, R, a déjà reçu plusieurs récompenses, Northwest en fera-t-il autant ?

Michael Noer filme au Danemark, terrain qu’il connait bien puisqu’il en est originaire. Il nous immerge dans la vie de jeunes Danois, écartelés entre la famille, l’argent, les gangs et la criminalité. Michael Noer nous explique sa vision de la société Danoise, matière principale de son deuxième long métrage, Northwest.(voir la fiche du film)

Ce n’est jamais précisé dans le film mais Northwest tient son nom d’un quartier d’une banlieue de Copenhague.

C’est un des endroits du pays où l’on trouve une grande mixité de populations, issues d’origines très variées.
La plupart de ses habitants sont issus d’une seconde génération d’immigrés de nombreux pays. C’est vraiment l’incarnation du melting pot dans ce qu’il a de plus vibrant mais également celle d’un étonnant clash des cultures, que je voulais montrer dans ce film. C’est un des quartiers où vivent beaucoup de délinquants et de petits caïds mais où pourtant la vie semble en apparence paisible.

Northwest évoque aussi l’idée d’une direction…

C’est une des raisons qui m’a fait choisir ce titre, le fait qu’il puisse se référer à un endroit précis mais aussi à quelque chose de plus vague, de plus étendu. Au-delà de ça, cette idée de direction est au cœur du film : ses personnages principaux manquent de repères, ce qui les amène à prendre le mauvais chemin dans leurs vies. Comprenons-nous bien: cela n’a rien à voir avec une idée de morale autour du crime, mais bien plus de construction personnelle lorsqu’on manque de bases. Comme les garçons du film, j’ai grandi sans père, j’ai la chance de ne pas être devenu un criminel, mais je me suis retrouvé dans les gamins de seize, dix-sept ans que j’ai rencontré à Northwest lors de la préparation du film. J’ai trouvé ma voie en faisant des films, eux ont malheureusement trouvé la leur dans ce milieu en se créant des pères de substitution.

Northwest - © BAC Films/Magnus Nordenhof Jønck

Northwest – © BAC Films/Magnus Nordenhof Jønck

Northwest est traversé par des fratries : Caspar et Andy, Jamal et Ali, voire même Bjørn et Theis, qui ont un rapport semi-fraternel. Plus qu’un polar, Northwest serait-il un film sur la notion de famille ?

Exactement. Mon premier film de fiction, R, parlait des conditions de vie dans une prison pour hommes. Northwest tourne peu ou prou autour des mêmes thèmes. A vrai dire, l’environnement de ces deux films est très basique. Je ne m’intéresse pas beaucoup à l’originalité mais bien plus à un aspect réaliste des choses. Lorsque nous avons écrit le scénario de Northwest, le lien avec le film de genre était entretenu par un suspense. Cependant, le cœur émotionnel du film reste ce principe de cellule familiale. Par exemple la relation entre Casper et sa petite sœur Freya est très paternelle.
Cela pose aussi l’idée d’une comparaison entre le système hiérarchique d’un gang et d’une famille…
Je suis très clair sur ce sujet : la fascination du gang pour ces deux garçons est dangereuse, le confort ou la structure familiale qu’il leur procure n’est qu’une manipulation : les liens avec cette «famille» mafieuse n’ont rien à voir avec l’amour, mais avec l’argent, qui reste une valeur superficielle. Mais c’est précisément le flou de ce rapport qui me fascine dans le monde criminel.

Avant R et Northwest vous avez réalisé des documentaires. On en retrouve des traces dans ces deux films, que ce soit en les nourrissant de faits réels, ou en y faisant jouer des acteurs non-professionnels. Pourquoi être passé à la fiction ?

Pour préparer R ou Northwest, j’ai rencontré beaucoup de prisonniers ou de délinquants et ai été particulièrement frappé par une chose : ils idéalisent totalement des personnages de fiction, comme Tony Montana dans Scarface de De Palma alors que leurs vies ont de quoi nourrir des films encore plus dingues. Il y a vraiment un lien très fort et très étrange entre la réalité et la fiction, qui curieusement nourrit une certaine humanité. La plupart des malfrats que j’ai rencontré pour documenter Northwest vénèrent Tony Soprano, qui est un psychopathe mais avec qui on adorerait aller boire une bière. J’ai ressenti la même empathie pour ces gens. En fait j’ai croisé pas mal de «vrais» Tony Soprano…

Northwest - © BAC Films/Magnus Nordenhof Jønck

Northwest – © BAC Films/Magnus Nordenhof Jønck

La série Les Sopranos parle en filigrane d’une certaine classe ouvrière américaine. Northwest est traversé par un aspect sociologique. Dans quelle mesure vouliez-vous commenter les évolutions du système social danois avec ce film ?

J’ai voulu utiliser le milieu criminel comme une réflexion sur mon pays. C’était déjà le cas avec R : montrer comment une société traite ses prisonniers revient à montrer comment elle fonctionne. Avec Northwest, je voulais expliquer comment une séparation entre classes se met en place, comment un certain racisme peut s’en dégager. Au début du film, il n’y a aucun problème de conflit racial, les gens vivent ensemble, selon un système de valeurs, fragile mais qui tient encore. Il va voler en éclat à partir du moment où le rapport à l’argent devient fondamental, où des opportunités d’en gagner plus apparaissent. Le parallèle avec tout cela, et c’est aussi bien valable aujourd’hui au Danemark qu’en France ou dans beaucoup de pays, c’est le rôle de la peur.
Ceux qui savent l’installer, que ce soit des chefs de gang ou de partis politiques, prennent le pouvoir.
Je crois qu’on ne peut malheureusement pas changer cet état de fait dans le milieu criminel, mais j’espère que c’est encore possible en ce qui concerne la politique. Il y a actuellement une vraie dérive au Danemark, où en assimilant de plus en plus les immigrés à de potentiels criminels, les politiciens jouent sur cette peur.

En quoi le cinéma pourrait-il jouer un rôle là-dedans ?

En tant que spectateur, j’adore voir des films qui me divertissent, me donnent un sentiment d’évasion. En tant que cinéaste, je me dois de faire des films basés sur des univers dont je peux apprendre, comprendre quelque chose.
Mais ça ne veut pas dire que ça doit être des films bouffis de morale. D’où le lien au cinéma de genre qui permet de divertir le public, tout en les amenant à se poser des questions. Je prépare mon prochain film qui sera sur des personnes âgées et suis ébahi par ce que les gens que je rencontre peuvent m’apprendre sur moi-même, à quel point je peux me refléter dans leurs propres expériences : lorsqu’ils avaient mon âge, ils faisaient face aux mêmes problèmes.

Northwest - © BAC Films/Magnus Nordenhof Jønck

Northwest – © BAC Films/Magnus Nordenhof Jønck

Pour en terminer avec la question du film de genre : comment expliquez-vous qu’il existe aujourd’hui une tradition bien plus forte du roman noir que du film noir nordique ?

La principale réponse est technique et économique mais ça vient aussi du fait qu’il y a longtemps eu en Scandinavie de la part de l’industrie cinématographique un désintérêt ou un rejet pour le cinéma de genre. Ça s’est débloqué avec Morse de Tomas Alfredson qui doit être notre premier film fantastique depuis cinquante ans. La faute à une sorte de snobisme culturel nordique, mais les choses bougent : je suis de la génération des années 80 ; on a grandi avec les jeux vidéos, les comics, on a eu accès aux films de genre hollywoodiens comme aux séries Z. Ça a nourri un certain appétit… Pour ce qui est du comparatif avec les romans, c’est beaucoup plus pragmatique : pour écrire un livre, il suffit d’un écrivain et de son imagination. Pour faire un film, il faut réunir une équipe et surtout des financements, le risque est plus important.

About Nolwenn Nedelec

Présidente de l'association AHJV France, journaliste pour Le Phare Ouest. Passionnée de cinéma, littérature, musique... Bref la culture en général.

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