Home / Culture / Cinéma / Interview : Louise Archambault
Interview : Louise Archambault

Interview : Louise Archambault

Diplômée d’une maîtrise ès Beaux-Arts à l’Université Concordia à Montréal, Louise Archambault commence sa carrière comme assistante réalisatrice, photographe de plateau, productrice et réalisatrice.

En 1999, Louise réalise Atomic saké (Prix Jutra du Meilleur court métrage et Prix du Meilleur film au Festival Delle Donne à Turin), et en 2002, Mensonges. En 2005, son premier long métrage Familia est sélectionné en compétition officielle au Festival de Locarno. Le film remporte le Prix Citytv du Meilleur premier long métrage canadien au Festival International de Toronto en 2005 et est nominé dans 7 catégories au gala des Génies où il reçoit le Prix Claude-Jutra de la Meilleure première oeuvre. Elle enchaîne avec Lock, portrait du chorégraphe Edouard Lock produit par l’ONF, puis participe au film collectif National Parks Project. Elle conçoit le court métrage Jacques et le haricot magique pour la Web-série Fabrique-moi un conte diffusée par Radio-Canada, co-réalise le docu-fiction Dictature Affective produit par les productions Vic Pelletier et signe quelques campagnes publicitaires.

Louise développe actuellement un long métrage intitulé After the End. Gabrielle est son deuxième long métrage.

Interview

Comment est né ce projet ?

À l’origine, il y avait le désir de parler du bonheur, de celui des gens que l’on considère en marge de la société, des « invisibles » en quelque sorte, et de la force que peuvent leur procurer les arts comme la musique, et particulièrement le chant choral. Puis, il y avait aussi cette envie de montrer une histoire d’amour entre deux jeunes adultes handicapés intellectuellement : comment vivent-ils leur amour et leur sexualité, comment cet éveil amoureux provoque soudainement chez eux un besoin d’indépendance et une quête d’autonomie.

Le point de départ c’est l’émission Une famille particulière, diffusée à Radio-Canada en 2004. J’ai eu un véritable coup de coeur pour l’intervenant Jean-Martin Lefebvre-Rivest qui a inspiré le personnage de Laurent interprété par le comédien Benoit Gouin. J’ai rencontré Jean-Martin et lui ai parlé de mon projet de film.

On s’est vu régulièrement : j’ai passé du temps dans sa résidence afin de côtoyer son quotidien et celui des déficients. Il m’a également initiée à la fameuse danse du vendredi soir où 200 adultes atteints d’un handicap se retrouvent chaque semaine – c’est d’ailleurs là que la scène du karaoké et celle de la danse dans le film ont été tournées, avec la vraie foule d’habitués. Une des grandes qualités de Jean-Martin est qu’il n’infantilise pas les personnes handicapées. Il essaie plutôt de leur donner des outils afin de développer leur potentiel et faciliter leur intégration à la société. Il tient par exemple à organiser des sorties à l’extérieur de la ville et il s’assure de donner des responsabilités quotidiennes à chaque résident, ce qui aide à diminuer leurs crises et leurs angoisses. Bref, j’ai eu cette envie de partager la réalité singulière de Jean-Martin et de ses résidents.

Comment êtes-vous arrivée à Gabrielle et à la Chorale des Muses que l’on voit dans le film ?

J’ai assisté à une pièce de théâtre de la compagnie Joe Jack et John dans laquelle jouait Michael Nimbley, qui tient le rôle d’un résident dans le film. J’ai découvert qu’il faisait partie des Muses, un centre des arts de la scène qui offre une formation professionnelle de chant, de danse et de théâtre à des personnes vivant avec un handicap comme la déficience intellectuelle, les troubles envahissants du développement ou des limitations physiques et sensorielles. On vise à faire d’eux des professionnels sans nier leurs limites. Je les ai côtoyés pendant plus d’un an, ce qui a guidé la réécriture de mon scénario. Ce fut un véritable coup de foudre.

À travers cette rencontre, j’ai vu le film que je voulais faire. Ils sont non seulement dans le moment présent, mais leur volonté est impressionnante. J’ai surtout eu un coup de coeur pour Gabrielle Marion-Rivard. Sa luminosité, son charisme, son authenticité m’ont donné envie de la suivre.

Vous avez su immédiatement que vous tourneriez le film avec eux ?

J’ai continué à écrire le scénario avec les élèves des Muses en tête. Ça m’a entre autres permis de préciser le handicap du personnage principal, c’est-à-dire le syndrome de Williams – dont est atteinte Gabrielle Marion-Rivard – qui prédispose au talent musical et à l’oreille absolue.

Mais pouvait-elle tenir le rôle principal, porter le film sur ses épaules ? Comme la force de Gabrielle est le chant, non le jeu, j’ai fait des ateliers d’improvisation avec elle. Elle savait qu’elle n’aurait peut-être pas le rôle, mais elle avait envie d’essayer. Gabrielle est lumineuse et les producteurs et moi-même avons conclu qu’une comédienne professionnelle n’aurait probablement pas la même authenticité ni le même naturel : le rôle était pour elle. Nous avons passé beaucoup de temps ensemble, avec elle et les autres acteurs, pour la préparer à son rôle et au tournage. J’ai accepté que ce soit imparfait, aussi bien dans le jeu que dans la façon de travailler. Mon instinct me disait de lâcher prise afin de faire ressortir la vérité, dans les actions, les réactions. Il fallait néanmoins aménager le réel. Le handicap de Gabrielle la rend très théâtrale au naturel et, à l’écran, cela peut sonner faux. En revanche, si je lui avais demandé d’être en retenue, sa nature profonde l’en aurait empêchée. Alors je la laissais aller et je la déjouais, un mode de fonctionnement qu’elle aimait beaucoup. Le questionnement restait le même pour ce qui est des autres élèves des Muses qui interprètent la majorité des choristes du film. Avaient-ils les capacités et la force physique et mentale pour supporter les longues journées d’un tournage ? Tout comme Gabrielle, le groupe de choristes nous paraissait unique, charismatique, et surtout très doué en chant. Nous les avons donc préparés avec des ateliers d’improvisation avant le tournage, un travail qui a d’autant plus nourri le scénario final. Au début de l’écriture, je n’aurais jamais imaginé réussir le pari de faire un film avec eux, et non un film sur eux.

Gabrielle - © Philippe Bossé

Gabrielle – © Philippe Bossé

Votre façon de tourner s’apparente parfois au documentaire. Cette quête de vérité, qu’elle s’exprime dans le choix de Gabrielle, de la chorale, la participation de Robert Charlebois semble être l’une des clés du film.

On a beaucoup travaillé en plans-séquences. Je voulais également aller vers un film intimiste, sensoriel, qui resterait près de Gabrielle et Martin, et de chacun des choristes. Ce n’est qu’à la fin de la dernière journée de tournage que j’ai réalisé l’ampleur du projet, et tous les risques qu’il comportait.

On a improvisé à plusieurs moments, par exemple lorsque Robert Charlebois arrive dans la classe. Le groupe savait qu’il allait venir, mais ignorait à quel moment de la journée. J’ai filmé leur vraie rencontre de sorte que le spectateur partage leurs réactions, et du coup, Robert ne pouvait qu’être avec eux, dans l’instant présent, et non dans un personnage.

La collaboration de Robert Charlebois avec les Muses était-elle prévue ?

À l’origine, je cherchais un artiste québécois ou français dont le répertoire avait une valeur symbolique par rapport à mon histoire. Quand j’ai entendu Anthony Dolbec, un des élèves de l’École Les Muses, chanter Ordinaire, j’ai tout de suite su que ce morceau devait faire partie du film. Ordinaire prend tout son sens chanté par les choristes, particulièrement par le personnage de Martin qui souhaite se réaliser comme les gens « normaux ». Pour ce qui est du choix de la chanson Lindberg, elle est la suite logique d’Ordinaire et accompagne l’envolée lyrique de la fin du film. À partir du choix de ces chansons, nous nous sommes dit que la présence de Robert Charlebois serait tout à fait unique et spéciale.

Seulement quelques choristes sont interprétés par des acteurs professionnels, dont Alexandre Landry, qui tient le rôle de Martin, l’amoureux de Gabrielle. Pourquoi ?

Pour ce rôle, j’ai fait passer des auditions à plusieurs acteurs avec un handicap ; ils étaient doués pour le jeu, mais la chimie amoureuse n’opérait pas nécessairement. Comme ces personnes-là sont dans la vérité, c’était difficile de faire semblant en ce qui concerne les sentiments. En optant pour un professionnel, Gabrielle a trouvé un complice, quelqu’un sur qui s’appuyer. Alexandre s’est montré d’une immense générosité. Avant même d’obtenir le rôle, il est allé chez Les Muses et il s’est intégré au groupe instantanément. J’allais le présenter à Gabrielle ce jour-là afin de voir s’il y avait une chimie entre les deux, et j’ai surpris Alexandre au beau milieu des choristes en train de chanter avec eux, comme s’il avait toujours fait partie du groupe. Tout le monde est tombé sous le charme d’Alexandre. Par la suite, il s’est beaucoup investi dans le rôle sans chercher à se mettre en valeur. Il a suivi des cours de chant et il a passé beaucoup de temps avec Gabrielle. Et sur le plateau, il s’est montré toujours très attentif à elle. Ils ont vraiment « connecté », ils avaient envie d’être ensemble. Je ne pouvais pas rêver d’un meilleur amoureux pour le personnage !

Gabrielle - © Philippe Bossé

Gabrielle – © Philippe Bossé

Comment avez-vous dirigé les scènes d’amour ?

Plusieurs personnes qui côtoient les handicapés intellectuels m’ont livré leur expérience à propos de la sexualité de leurs proches. Dans pratiquement tous les cas, la candeur et l’absence de pudeur étaient la norme. Puis la mère de Gabrielle, jadis violoniste professionnelle, aujourd’hui psychothérapeute, a lu le scénario. Elle m’a fait divers commentaires et nous avons parlé du rapport de Gabrielle à l’intimité. Les handicapés intellectuels que j’ai filmés n’ont pas de filtre. Ils ne voient pas les choses de la même façon que nous. Les scènes amoureuses ont été pratiquement les plus faciles à tourner pour Gabrielle. Plus facile en tout cas que se déplacer d’un point à un autre en prenant un objet au passage. Dans un cas comme celui-là, on pouvait faire dix prises, car Gabrielle manque de coordination. En revanche, quand on fait appel à ses émotions, on pourrait croire qu’elle a fait cela toute sa vie. Gabrielle est dotée d’une grande intelligence émotive. Je ne voulais surtout pas la censurer à ce niveau-là. Et comme Alexandre a joué beaucoup de scènes d’intimité au théâtre, sa présence l’a beaucoup aidée. Il avait un grand respect envers Gabrielle. Il voulait qu’elle se sente libre. De mon côté, je souhaitais qu’elle soit complice de la situation. Je ne voulais surtout pas la brusquer. Nous avons donc tourné en tenant compte de ses limites et en collaboration avec sa mère. Car l’idée était avant tout de montrer le désir et l’amour à l’écran, d’un point de vue sensoriel, fébrile, et peut-être sensuel, mais pas sexuel, ni cru.

Que souhaitez-vous exprimer à travers ce film ?

Je voulais parler du besoin de liberté et d’autonomie des handicapés intellectuels dont le quotidien est en grande majorité géré par leur famille et les intervenants. Je souhaitais immiscer le spectateur dans leur quotidien afin de saluer leur force de caractère, et surtout, pour montrer combien ils ont les mêmes désirs et émotions que tout le monde. Qu’ils sont tous humains, et ordinaires. Je voulais que l’on se reconnaisse tous quelque part dans cette histoire. J’ai entre autres choisi la musique et le chant choral pour traduire ces besoins. La musique contribue à donner ce souffle, ce désir de s’ouvrir aux autres, ce désir d’aimer et d’être aimé. La musique, particulièrement le chant choral, a ce grand pouvoir de rassembler les gens. Elle est universelle et nous atteint de manière viscérale. J’espère qu’on le ressent à travers ce film.

Puis il y avait aussi ce désir de partager une histoire d’amour. Une histoire entre deux handicapés intellectuels qui souhaitent s’aimer, découvrir leur intimité, faire l’amour sans contrainte. L’amour et la sexualité sont deux sujets rarement traités lorsqu’on parle de personnes souffrant de syndromes comme ceux de Gabrielle et Martin. Ces sujets sont encore tabous. On a tous nos différences, pour certains elles sont plus visibles physiquement. Nous, nous avons appris à camoufler nos failles. Mais fondamentalement, tout le monde veut vivre l’amour.

Gabrielle - © Philippe Bossé

Gabrielle – © Philippe Bossé

Propos recueillis par Michel Coulombe

About Christophe Segard

Mordu de politique, d'économie, de cinéma et de musique. Co-fondateur du Phare Ouest Retrouvez moi dans l’œil du Phare : http://ow.ly/nA5TD

Un commentaire

Laisser un commentaire

Scroll To Top