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Interview : Jean-Baptiste Andrea
La Confrérie des Larmes

Interview : Jean-Baptiste Andrea

Après une réalisation franco-américaine, Dead End, et une canado-britannique, Big Nothing, Jean-Baptiste Andrea revient pour son troisième film 100% Français.

Après avoir reçu de nombreuses récompenses pour son thriller franco-américain en co-réalisation avec Fabrice Canepa, Jean-Baptiste Andrea s’entoure cette fois de Jeremy Renier et Audrey Fleurot pour, de nouveau, un thriller mais à la Française.
Jean-Baptiste Andrea nous ouvre les portes de La confrérie des larmes.

Le film est un scénario original. Comment avez-vous imaginé cette histoire tordue ?

J’ai co-écrit La confrérie des larmes avec Gaël Malry. On se connait depuis longtemps mais c’est la première fois que nous collaborons ensemble sur un script. Il foisonne d’idées. C’est lui qui m’a incité à faire un film en France. Mes deux premiers longs métrages (Dead End, Big Nothing) ont été réalisés aux États-Unis. Personnellement, mon imaginaire est tellement imprégné de culture anglo-saxonne que je ne voyais pas quoi raconter d’original en France. Gaël m’a immédiatement dit : « je te propose 10 pitchs, tu choisis celui que tu veux que nous développions ! » L’une de ces histoires m’a paru suffisamment étrange pour que je m’y arrête. Il était question d’un objet banal, du quotidien, vendu aux enchères à des prix mirobolants.
On est partis de ce paradoxe pour créer la trame d’un vrai thriller. De cet objet dont je ne peux révéler l’identité est venu l’idée du titre, La Confrérie des larmes J’aime son côté énigmatique et poétique qui permet le fantasme. Il fallait être capable d’intriguer sur la seule promesse d’un titre et d’une histoire volontairement barrée. La confrérie des larmes est avant tout un film sur la folie. Il ne s’inscrit pas dans un genre précis. Le dénouement par exemple, n’avait pas vocation à être trop rationalisé mais devait suggérer tout un éventail d’émotions.
L’intrigue touche à plein de mythes sans que je n’aie eu besoin de mettre un nom dessus.

Qu’est-ce qui, selon vous, fait de La confrérie des larmes un film français ?

Je ne pense pas qu’il y ait des thrillers « français » et des thrillers d’autres pays. Il y a juste qu’à un certain moment, on peut faire un film dans un pays donné ou pas. Il y a dix ans, le film aurait été plus difficile à monter car il fait appel à un imaginaire qui jusque-là, se voyait davantage dans le cinéma américain.
Il y a dix ans, La Confrérie des Larmes aurait été un film américain ou n’aurait pas existé. Mais le public a changé, le film a été fait en France, avec des acteurs français, en langue française. Il est donc français par définition! Là où il ne le serait pas, c’est si l’on entend par « cinéma français » un cinéma uniquement axé sur le social, la réalité. Mais je pense que cette définition – une nouvelle fois vraie à l’époque où j’ai fait mon premier film – est devenue réductrice. J’ajouterais également que le sujet du film fait appel à un univers éminemment français…

En tant que thriller psychologique, La confrérie des larmes répond à un certain nombre de codes. Comment avez-vous composé avec les figures imposées ?

Le profil extérieur de mon héros est a priori assez classique : un ancien flic qui, à la suite d’un drame personnel, s’est perdu et a fini par sombrer dans un dénuement presque total. Pour autant, je voulais que ça reste en surface. À aucun moment, je ne donne des éléments qui expliqueraient le processus de cette déchéance. J’ai volontairement supprimé du scénario tout ce qui se rattachait à son passé. Des flashbacks avec sa femme par exemple auraient alourdi l’ensemble et détourné le récit de son objectif. J’évoque brièvement au détour d’une séquence les origines de son drame personnel, sans m’arrêter.
J’aime cette liberté de proposer au spectateur un personnage avec ses failles sans être obligé de les justifier. Aux États-Unis, les producteurs auraient imposé des explications ! Tout ici est suggéré. Dans la vie, nous rencontrons des gens et ne savons souvent rien de leur passé. Le rapport du spectateur avec Gabriel devait ressembler à ça. Il fallait pouvoir laisser place à l’imaginaire, cela permet de se créer son propre univers. La confrérie des larmes est un thriller. À chacun de voir dans quel « genre » il le place.

La Confrérie des Larmes

La Confrérie des Larmes

Le scénario du film nous maintient en permanence dans le présent. Cela crée une plus forte empathie avec Gabriel…

Effectivement. Passé et futur sont absents. Il n’y avait pas de place pour eux car Gabriel est constamment dans l’action. Voilà pourquoi beaucoup de choses restent insaisissables. Mon leitmotiv durant l’écriture et le tournage était : ne jamais quitter d’une semelle mon héros. Je ne vois que ce qu’il voit, je n’entends que ce qu’il entend. Rien d’objectif, tout est subjectif. La caméra se devait donc d’être très près de lui. Cela m’a empêché de me disperser. Cette immersion totale permet de tenir en haleine le spectateur. Gabriel est dans 99 % des plans. Les premiers spectateurs du film me disaient en sortant : « j’ai l’impression d’avoir couru tout le film ! », c’est le plus beau des compliments.

Le hors-champ qu’implique cette immersion crée l’angoisse…

J’ai choisi de filmer en format 1.85 plutôt qu’en 2.35 et donc de créer un hors-champ considérable. C’était idéal pour rester au plus près de mon personnage. J’ai été surpris d’apprendre que Spielberg avait tourné Il faut sauver le soldat Ryan en 1.85 alors que j’avais en tête du cinémascope, une image très ample ! Plus vous êtes collé à votre personnage, moins vous voyez ce qu’il y autour. C’est effectivement très angoissant.

Si le film est très mondialisé (Turquie, Chine, Belgique…), Paris reste néanmoins son poumon. Comment avez-vous envisagé votre mise en scène à partir d’un territoire aussi identifiable ?

Je ne voulais surtout pas filmer Paris comme un musée ! Lorsque je montre la Tour Eiffel, c’est justifié par l’intrigue. Pour le reste, je montre une ville assez crade, presque anonyme.
Paris ressemble ici à n’importe quelle mégalopole. Il ne fallait pas que le spectateur puisse identifier un quartier, sache s’il est en périphérie ou dans le centre. J’aime que l’on ne sache pas trop où l’on est. L’univers urbain devait rester hostile, car il est perçu comme tel par Gabriel. Tout l’univers visuel du film est une projection de son mental.
Un personnage en détresse a tendance à voir les choses de façon plus géométrique, précise… J’ai donc essayé de jouer subtilement avec l’architecture mais aussi les couleurs.
J’ai, par exemple, réservé la couleur rouge — symbole du danger et du sujet même de l’histoire — à des moments très précis du film (café de l’Opéra, la salle des verres à Bruges…) qui indiquent l’irruption du danger dans la vie de Gabriel. En revanche, j’ai évité les filtres pour créer des teintes trop artificielles à l’image. Cela se fait beaucoup et aplatit considérablement les choses. Pour revenir à l’univers urbain dans son ensemble, je voulais déréaliser au maximum la ville.
J’aime beaucoup la façon dont les cinéastes coréens filment Séoul. C’est beau, chiadé et pourtant très menaçant. Mon image ne devait pas être laide, sans pour autant faire du beau pour du beau.

Le rythme du film est entièrement conditionné par les mouvements intérieurs et extérieurs de Gabriel. Était-ce dur à tenir ?

Deux choses sont primordiales pour définir le rythme d’un film : le montage, évidemment, et l’univers visuel. Au départ, mon personnage est à la dérive, mes plans sont donc à son image : incertains, sombres, fermés, flottants, mouvants… Il y a beaucoup de plans chez lui, un lieu volontairement peu sexy à cadrer. C’est un quotidien assez triste.
Ainsi, lorsqu’il est dans la rue avec sa fille, il y a très peu de profondeur de champ. Le bruit autour est un brouhaha constant. Le temps à ce moment-là est dilaté à la façon d’un élastique que l’on tend à son maximum.
Soudain, il finit par lâcher et va créer une rupture. Ainsi, lorsque Gabriel accepte sa mission et commence à gagner de l’argent, l’image devient plus posée, le cadre, plus photographique. D’un coup, il prend des avions privés, conduit une grosse voiture, se retrouve dans des lieux glamours… Il y a une certaine clarté et une pureté qui devaient se révéler progressivement. En faisant corps avec Gabriel, je ne pouvais pas me perdre, ni esthétiquement, ni dramatiquement. Les choses se sont donc imposées à moi.

La confrerie des larmes

La confrerie des larmes

Le travail sur le son participe également à cette ambiance mouvante…

Le son fait évidemment partie intégrante de processus créatif. Lorsque nous sommes dans l’appartement de Gabriel, j’ai volontairement ajouté des bruits d’ambiance très discrets. Ils nous renseignent d’emblée sur le lieu : des pleurs d’enfant, le bruit des pas des voisins, des cris… Le spectateur sent tout de suite qu’il est dans un endroit vétuste.
Concernant la musique, j’étais également très exigeant. J’ai rencontré Laurent Perez del Mar grâce à mon régisseur. Je cherchais quelqu’un capable de composer un vrai score, c’est-à-dire de décliner des thèmes, les tordre… Laurent avait composé la musique du film d’animation Zarafa. Je suis tout de suite tombé sous le charme de son travail. Sa musique donne au film un souffle épique. Presque hollywoodien ! Il utilise des couches électroniques et des orchestrations classiques. Nous avons décliné ses thèmes tout au long du film pour coller au climat particulier.
Lorsque Jérémie Renier et Audrey Fleurot se retrouvent dans le bar, le pianiste du lieu joue un des thèmes du film. C’est un détail peu perceptible mais qui contribue à l’atmosphère oppressante. On retrouve cette répétition jusque dans la chanson pop du générique de fin. Laurent a surtout le sens du récit. Sur certaines séquences inquiétantes, il a au contraire posé une musique très mélodieuse, touchante, afin de ne pas surjouer l’émotion. Ces contrepoints permettent d’amplifier le trouble.

Si Gabriel se bat avant tout contre lui-même, vous assumez totalement l’amoralité de ses actions. N’avez-vous pas eu peur de cette noirceur ?

Concernant le choix de ses actes, je ne lui donne aucune excuse. Gabriel est un antihéros parfait. Il est tellement bloqué intérieurement qu’il n’a plus accès à lui-même.
J’ai clairement dit à Jérémie Renier dès le départ : « Gabriel est un personnage sombre, n’aie pas d’états d’âme ! »

Confier le rôle à Jérémie Renier était-il une façon d’aller à l’encontre de cette noirceur ? Il a, en effet, un profil plutôt solaire…

À l’origine, j’imaginais le personnage plus vieux, proche de la cinquantaine. Et puis un jour, je vais au cinéma voir CLOCLO et je reste scotché devant le premier plan où l’on voit Jérémie flotter sur la scène porté par la foule. J’ai eu un vrai choc ! Ce côté physique m’a bluffé. En sortant du film, j’ai appelé la production: « il faut réécrire le film pour lui ! ».
Cette façon d’utiliser son corps est une approche très Actor’s Studio. C’est plus bestial que théâtral. Au début du film, Gabriel est un animal blessé donc dangereux, antipathique, dur… Au fur et à mesure, il va gagner en grâce. Jérémie s’est transformé lui-aussi pour le rôle. Il a fait beaucoup de sport. Au début du tournage, c’était une masse de muscles ! Dans les premières séquences, il dégage une puissance évidente. Ce côté physique permet ce genre de transformations et empêche de le catégoriser. À l’écran, Jérémie pourrait avoir 20, 30 ou 40 ans. On y croit.

Ce côté physique se retrouve bien sûr dans les séquences d’action ?

C’est un pur plaisir de mise en scène ! Avec Jérémie, nous étions prêts à toutes les folies.
Nous nous sommes réfrénés au maximum pour ne pas tomber dans l’excès. La confrérie des larmes, c’est l’histoire d’un homme prisonnier d’un mystère qui l’engloutit peu à peu et se referme sur lui.
C’est aussi, et surtout, le portrait d’un personnage qui ne cesse de courir. Plus le film avance, plus Gabriel accélère. Jérémie s’est investi pleinement. La confrérie des larmes est un film haletant au sens propre du terme. Le tournage a été à cette image, très intense, rapide…

Face à cette force de la nature, Audrey Fleurot lui renvoie une force équivalente.

J’aime les femmes qui ont du répondant, du caractère… Audrey est comme Claire, son personnage, sûre d’elle-même, elle dit ce qu’elle pense. Si elle n’a rien d’une midinette, elle est quand même ultra féminine. Claire devait pouvoir tenir tête à Gabriel. C’est la première personne qui lui dit : « Arrête tes conneries ! » Vivant en Angleterre, je ne connaissais pas le travail d’Audrey. C’est ma directrice de casting qui m’a conseillé de la rencontrer. J’ai tout de suite été sous le charme de sa joie de vivre, sa bonne humeur.
De plus, sa rousseur apportait au personnage quelque chose de peu conventionnel.

La Confrérie des Larmes

La Confrérie des Larmes

Bouli Lanners en personnage maléfique est ici à contre-emploi. C’est voulu ?

Il a un côté terrien qui collait parfaitement au rôle. Au naturel, Bouli est quelqu’un de gentil, doux et blagueur. Il a apporté une folie immédiate qui nous éloignait de la caricature du méchant. Son personnage est très peu présent à l’écran, il devait donc exister immédiatement. Il me fallait un bon acteur capable de crever l’écran.

La confrérie des larmes est un film très tendu d’où respire quand même une certaine douceur. Il y a un côté Simenon New Age…

Peut-être ! On en revient à cette idée de tradition française que j’évoquais au début !
Mon boulot de metteur en scène est de canaliser les énergies pour définir une ligne claire et emmener tout le monde au même endroit.
Et tant mieux, si dans le cas présent, l’endroit en question est totalement étrange.

About Nolwenn Nedelec

Présidente de l'association AHJV France, journaliste pour Le Phare Ouest. Passionnée de cinéma, littérature, musique... Bref la culture en général.

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