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Interview : Hélier Cisterne
Vandal - © Pyramide Distribution

Interview : Hélier Cisterne

Après des études de philosophie, Hélier Cisterne réalise en 2003 son premier court métrage, « Dehors ». En 2006, il présente « Les deux vies du serpent » à la Semaine Internationale de la Critique à Cannes. Les deux films sont primés dans de nombreux festivals.

Le moyen métrage « Les Paradis Perdus », son troisième film, remporte le Prix Jean Vigo en 2008, et est lui aussi sélectionné à la Semaine Internationale de la Critique à Cannes.

« Vandal » est son premier long-métrage, Hélier Cisterne nous dévoile la création, la réalisation de ce premier long-métrage.

D’où est venue l’envie de « Vandal » ?

Je voulais faire le portrait d’un adolescent, et incarner à travers lui l’expérience étrange et insolite de cet âge écartelé entre les univers familiaux, amicaux et amoureux que l’on sait être les espaces de toutes les confrontations. La scolarité aussi, qui est alors tendue par l’angoisse des choix d’orientation et d’avenir. Loin de l’insouciance, cette période est pourtant encore traversée par des fantasmes et des aspirations qui subliment le quotidien. Je tenais à cette dimension romanesque et lyrique propre à l’adolescence que j’avais déjà abordée dans mes courts métrages, déjà produits par Justin Taurand.

Pourquoi avoir choisi le Milieu des graffeurs ?

Parce que c’est l’une des seules formes de culture qui ait été inventée et développée par des adolescents. Le graffiti témoigne de manière absolument sincère et brute de la jeunesse d’une époque.
Au départ, je voulais raconter le quotidien d’un ado qui dérobe un costume qui le protège mais qui lui colle de plus en plus à la peau, le dévore… puis je me suis demandé en quoi cette figure d’un super-héros adolescent pouvait prendre corps dans le monde d’aujourd’hui. Assez naturellement, avec Nicolas Journet, l’un des co-scénaristes, nous sommes arrivés à la figure du graffeur qui, comme un super-héros, hante la ville sous un nom d’emprunt et agit souvent masqué pour ne pas être identifié. Ce lien est cultivé par certains graffeurs eux-mêmes, qui cherchent à repousser leurs limites, à affermir leurs pouvoirs en dessinant sur des murs à priori inaccessibles, en déjouant la surveillance policière, au risque parfois de leur vie.

Pour Chérif, la découverte du Graffiti intervient justement à un moment où il ne sait plus très bien où est sa place, qui il est…

Oui, c’est l’objet de tout le travail que nous avons fait avec Gilles Taurand avec qui j’ai développé le scénario. Faire naviguer Chérif entre les différents espaces de son quotidien et cette découverte du graffiti qui agit comme un révélateur. Pour moi, un graffeur n’est pas dans une démarche érudite, marchande ou politique. Ce n’est pas ce qu’il fait qui le raconte, c’est qu’il le fasse, avec toute l’adrénaline et l’excitation que cela suppose.

Le milieu des graffeurs vous était-il familier ?

Je suis né en même temps que le graffiti au début des années 80, j’ai grandi entouré de son expression comme toute ma génération. Ce n’est pas un film ‘‘ sur ’’ le graffiti mais je voulais qu’il soit beaucoup plus qu’un décor fantasmé. Le cinéma me permet de découvrir des univers, d’explorer des milieux et des vies qui ne sont pas les miens.

Pour la figure de Vandal, vous êtes-vous inspiré de quelqu’un ?

De ceux qui ont poussé loin la calligraphie et le travail sur le lettrage. Cette démarche nous a conduits vers Lokiss. Il est une des figures importantes du graffiti français. Il s’est imposé comme une évidence et s’est emparé de l’univers de Vandal, des fresques de la rue à la grotte dans l’usine abandonnée. Lokiss est un affranchi, il est devenu artiste mais d’une manière distincte de sa pratique du graffiti. Vandal est comme lui : ce qu’il peint dans sa grotte n ’est pas ce qu’il fait dehors.

Vandal - © Pyramide Distribution

Vandal – © Pyramide Distribution

« Vandal » nous immerge dans la réalité de cette pratique sans pour autant renoncer à sa part fictionnelle.

C’est autant un film ‘‘ à travers ’’ le graffiti qu’une chronique adolescente, qu’un roman de ‘‘ désapprentissage ’’. J’y parle de Chérif comme je pourrais parler de moi. Cette histoire se joue des lignes de démarcations, elle n’appartient pas à un registre en particulier.

Le film va vite, sans temps morts…

Le rythme était déjà dense à l’écriture et on a accentué cette tendance avec mon monteur Thomas Marchand. On a travaillé à tendre les scènes et cherché à casser les transitions narratives pour épouser le cheminement mental de Chérif. Il n’a pas de recul, il est trimballé par les événements. Je voulais que le spectateur se retrouve lui aussi plongé au plus près de ce flux émotionnel.

Les scènes de nuit sont nombreuses. Comment les avez-vous abordées ?

L’esthétique du graffiti, qui est une pratique très nocturne, a beaucoup nourri le travail sur l’image. Le livre « Black Flashes » de Ruedione a été un de nos repères sur ce sujet. Avec Hichame Alaouié, le chef opérateur, on a travaillé la matière de la HD en cassant sa capacité à sur-définir et à tout rendre clair, on voulait revenir à quelque chose de plus primitif dans ces espaces.

La scène où Chérif découvre les graffeurs dans la nuit a des accents lyriques…

Je trouve bouleversant, au sens esthétique et intellectuel, que ces personnes, souvent très jeunes, risquent des amendes, la prison et même leur peau pour déployer leurs lettres sur un mur, en assumant toutes les contradictions et la vanité de ce geste gratuit. C’est un geste de poésie magnifique parce qu’il est vital et pulsionnel.

On est immédiatement en empathie avec Chérif, adolescent peu à peu abandonné de tous…

Dans la fin du travail d’écriture avec Gilles Taurand et Katell Quillévéré, c’est quelque chose qui était primordial pour nous : mettre Chérif à nu sans en faire une caricature sociale. Chérif est accueilli chez son oncle, il n’est pas placé en foyer ou en famille d’accueil. Il n’est pas juste ‘‘ un petit dur ’’, il est aussi un adolescent comme la plupart des autres. Ce pari autour du personnage s’est accentué avec le choix de Zinedine Benchenine pour l’incarner. C’est un gamin des cités qui a grandi à Aubervilliers. Il porte en lui beaucoup de violence mais avant tout une profonde gentillesse et une grande sincérité.

Vandal - © Pyramide Distribution

Vandal – © Pyramide Distribution

Comment avez-vous trouvé vos jeunes acteurs ?

Au bout d’une longue recherche en casting sauvage, grâce à Cynthia Arra qui m’a accompagné dans mon travail avec les comédiens jusqu’à à la fin du tournage. Pour Chloé Lecerf, qui joue Elodie, on a été influencé par le personnage de Snoop dans « The Whire » : une fille de la rue qui ne vit pas dans un monde de princesse. Cette série a bouleversé mon rapport au cinéma il y a quelques années. Chloé a une sincérité et une présence immédiate. Quant à Emile Berling, que j’avais vu dans « Un Conte de Noël », je savais qu’il avait un charisme particulier, on sent que la violence sourd derrière les apparences.

Les adultes sont interprétés par des acteurs pour la plupart très connus. Comme si cette bande de jeunes était encadrée par eux…

On a composé ces familles de comédiens avec Sarah Teper et Leïla Fournier, les directrices de casting. Ils nous rappellent qu’on est au cinéma et ont tous une présence qu’ils imposent en un plan. Marina Foïs, Ramzy, Jean-Marc Barr, Brigitte Sy, Corinne Masiero, Sophie Cattani, Isabelle Sadoyan, Sava Lolov… Tous m’ont fait un cadeau immense, ils permettent aux personnages d’adultes d’exister très fortement en très peu de scènes.

Il y a une relation complexe entre les adolescents et les adultes du film, tout en distance, évitements, mais en relations permanentes…

Il y a beaucoup d’incommunicabilité entre eux, ils évoluent dans des mondes parallèles. La mère de Chérif fait comme elle peut, elle ne se sépare pas de son fils de gaieté de coeur, on sent qu’elle l’aime. Et finalement, elle l’envoie vers sa destinée. Pareil avec son père, Farid. On voit que maladroitement il cherche à communiquer avec Chérif. Et quand il lui donne vingt euros, pensant que son fils a une petite copine, il l’encourage du coup à aller vers Elodie… Sans même le faire exprès, ces parents sont des forces de vie, des relais.

Thomas, Chérif et Vandal, semblent avoir un rapport complémentaire au graffiti…

Ils sont trois figures de l’adolescence. Pour Thomas, le graffiti est une manière d’assouvir un besoin de transgression dans sa vie paisible de lycéen qui travaille bien. Pour Chérif, c’est plus vital. Il y trouve l’espace pour investir son énergie et sa colère, pour se poser la question de qui il est, d’où il va. Quant à Vandal, il incarne une forme d’absolu : on ne connaît pas son identité, il est comme un fantôme qui court sans filets vers une destinée qui échappe à tout le monde…

Vandal - © Pyramide Distribution

Vandal – © Pyramide Distribution

En empruntant le nom de Vandal, Chérif ne transgresse-t-il pas l’une des règles du graffiti ?

Si ! C’est une règle de base : ne pas prendre le nom d’un autre en activité quand on commence à peindre. Mais on peut imaginer qu’un graffeur reprenne le nom d’un ami qui vient d’être arrêté ou de mourir pour poursuivre son travail. Chérif se tient dans l’ombre de Vandal, et c’est comme s’il ramassait son costume de super-héros.

La scène de repas chez la grand-mère nous ramène vers l’enfance de Chérif et l’on découvre un face plus douce de cette famille…

Je tenais beaucoup à ce moment qui ravive la profonde déchirure identitaire de Chérif. Dans la maison de la grand-mère maternelle, cette réunion de famille a tout pour paraître paisible et joyeuse, à l’image de la chanson d’Anne Sylvestre. Sauf que les rêves de super-héros ont volé en éclats et que Chérif est contraint à la duplicité et au silence.

Et la musique ?

Au début du montage, avec le conseiller musical Frank Beauvais, nous avons commencé à sélectionner des morceaux pour donner des tendances émotionnelles et trouver le rythme de certaines scènes. Ce premier travail a orienté ensuite celui d’Ulysse Klotz, le compositeur, dont j’avais beaucoup aimé la musique sur L’AGE ATOMIQUE. Il a une formation classique et joue aujourd’hui une musique aux influences électr o et hip-hop au sein de son collectif ‘‘AAMOUROCEAN ’’.
La musique devait lier les différents espaces et genres du récit. On voulait surtout proposer une vraie bande-originale, qui se mêle à la matière du film en profondeur. On est parti de la musique classique de la scène d’ouverture pour glisser vers des nappes et des phases d’électro rythmique qui devaient de plus en plus s’imbriquer pour se déployer dans le graffiti final.
Restait le hip-hop, de Sasha Go Hard, qui ancre le film du côté d’Elodie. Sasha et Ulysse ont créé le morceau du générique de fin à distance entre Chicago et P aris ! Les musiques d’Elodie et de Chérif se sont rencontrées…

A la fin du film, Chérif, seul sur l’immeuble, nous fait face…

Juste avant, il a fait un choix important en s ’ouvrant à Elodie et en lui disant ‘‘ je t’ aime ’’.
En endossant le costume et le nom de Vandal, il prend le risque de se découvrir complètement et d’assumer qui il est, ce qu’il a fait. Ce geste final lui permet de sortir du réel, de reprendre son souffle.
« Vandal » est un film que j’ai fait en pensant à l’adolescent que j’ai été et aux ados que je filme. Pour cette raison, je tenais à ce que sa fin échappe à une issue familialiste, morale ou conclusive. J’avais envie de dire à ceux qui verront le film cette phrase de Nietzche que je répétais sans cesse au comédien principal : ‘‘ Deviens qui tu es ’’. C’est un risque essentiel à prendre dans une vie, hors des chemins tracés.

Vandal - © Pyramide Distribution

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About Christophe Segard

Mordu de politique, d'économie, de cinéma et de musique. Co-fondateur du Phare Ouest Retrouvez moi dans l’œil du Phare : http://ow.ly/nA5TD

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