Home / Culture / Cinéma / Interview de Frédérique Spill autours de As I Lay Dying
Interview de Frédérique Spill autours de As I Lay Dying
As I Lay Dying - © Metropolitan FilmExport

Interview de Frédérique Spill autours de As I Lay Dying

Frédérique Spill est Maître de conférences en littérature américaine à l’université de Picardie Jules Verne. Sa thèse intitulée L’idiotie chez William Faulkner est parue aux Presses de la Sorbonne Nouvelle en 2009. Un de ses articles récents, en cours de publication, s’intéresse à la figure de Darl dans le roman As I lay dying de Faulkner, publié en 1930. Elle a visionné le film As I lay dying de James Franco, adapté du roman de William Faulkner, et accepté de répondre à nos questions…

Pouvez-vous nous présenter l’écrivain William Faulkner ?

Faulkner est un écrivain du sud des États-Unis. Il est né en 1897 dans l’État du Mississippi et y a passé presque toute sa vie, à quelques excursions près à la Nouvelle Orléans ou en Europe au moment où il était un écrivain en herbe. Lorsqu’il reçoit le prix Nobel de littérature en 1949, il est amené à voyager mais il conserve un fort attachement à sa région. Il est très ancré dans son terroir, notamment dans la ville d’Oxford au Mississippi qui se situe à quelques dizaines de kilomètres de Memphis (Tennessee).

L’oeuvre de Faulkner se déroule essentiellement dans le sud des Etats-Unis.

L’auteur a recréé cet environnement spécifique dans sa fiction. Toute son oeuvre, à quelques exceptions près, se passe dans le comté fictif du Yoknapatawpha, nommé pour la première fois dans le roman As I lay dying. Il a établi, à plusieurs moments de sa carrière, une carte du comté qui retrace les lieux majeurs de l’oeuvre. Dans ce comté, les personnages se croisent et reviennent d’un roman à l’autre. Cela ressemble un peu à une comédie humaine balzacienne. Dans le film de James Franco, il y a une allusion à Snopes, le personnage qui vend l’attelage de mules. Cette famille Snopes prend de l’ampleur à mesure que l’oeuvre de Faulkner s’accroît. Une trilogie lui est entièrement consacrée.

Le roman As I lay dying a été écrit dans les années 30. Quel est le contexte historique ?

Les États-Unis traversent la Grande Dépression qui suit le krach de Wall Street de 1929. Le chômage augmente, c’est la crise. Une série de tempêtes de poussière, appelée le Dust Bowl, affecte le sud du pays et plonge les paysans dans la misère. Les visages des personnages du film le rendent très bien. Ils rappellent les photographies de Dorothea Lange. Quant au roman, la légende veut qu’il ait été écrit en quelques semaines et d’un seul jet, au moment où William Faulkner n’était pas encore un écrivain connu. Il travaillait comme gardien dans la centrale électrique d’Oxford au Mississippi.

William Faulkner est une figure emblématique de la littérature moderne.

Les deux premiers romans qu’on associe traditionnellement au modernisme sont les romans faulknériens Le Bruit et la Fureur (The Sound and the Fury) et Tandis que j’agonise (As I lay dying) ainsi que le roman d’Ernest Hemingway, Le soleil se lève aussi (Fiesta). De l’autre côté de l’Atlantique, le précèdent des auteurs comme James Joyce ou Virginia Woolf, qui ont donné corps et âme à ce mouvement d’après-guerre qu’est le modernisme. Il se caractérise par la fragmentation de ses choix esthétiques. Il rend compte d’un monde détruit, fait de morceaux et de fragments, à l’issue de la Première Guerre Mondiale.

Comment se traduit la fragmentation dans la littérature de William Faulkner ?

C’est la fin du narrateur omniscient qui connaît le passé, le présent et l’avenir de ses personnages, et ce qu’ils pensent. Il n’y a plus de narrateur fiable auquel on peut faire confiance dans les informations qu’il véhicule. L’incertitude est permanente. Le lecteur est livré à la subjectivité d’un narrateur et puis d’un autre.

Faulkner paraît être considéré comme l’icône de la littérature du sud des Etats-Unis.

Il y en a d’autres mais Faulkner est considéré comme une figure écrasante, à cause de son Prix Nobel (1949), de sa modernité et de son oeuvre insolite. Il est un enfant du pays qui a été éduqué, mais très peu. Il n’est jamais allé au bout de ses diplômes. Il vient d’une famille plus ou moins privilégiée mais où l’on n’encourageait pas les carrières artistiques ou intellectuelles. Ce génie fulgurant qui le caractérise crée le mystère. D’autres auteurs ont perpétué cette renaissance de la littérature du sud, comme Flannery O’Connor ou Carson McCullers (auteurs notamment adaptés au cinéma par John Huston). Parmi les autres figures littéraires du sud, il faut également citer Tennessee Williams, Truman Capote (même s’il a fait carrière à New York, il est un enfant du sud) et Robert Penn Warren. Et aujourd’hui, ce sont des auteurs comme Richard Ford, Tim Gautreaux, Chris Offutt ou encore Ron Rash qui perpétuent cette tradition de la littérature du Sud.

La religion est très présente dans le film As I lay dying, est-ce un trait caractéristique de la littérature faulknérienne ?

La religion n’est pas forcément un thème investi comme tel, mais elle est omniprésente dans la toile de fond, dans le décor. Elle apparaît plus ou moins dans les intrigues. La Bible est, elle, omniprésente. La lecture de la Bible apparaît davantage que la religion telle quelle. Faulkner a un penchant pour le gothique, un goût pour le mystérieux voire le surnaturel, les décors un peu effrayants qui suscitent la peur et l’effroi. D’une manière générale, le gothique est l’une des caractéristiques de la littérature sudiste.

Dans As I lay dying, Faulkner entre dans l’esprit de ses personnages. Le fait-il dans ses autres romans ?

Le premier grand roman faulknérien est Le Bruit et la Fureur paru en 1929, l’année de la crise. Il a une période de grande création artistique de 1929 à 1936. Pendant ces années il aurait composé quelques uns des plus grands classiques américains. Lumière d’août (Light in August) est publié en 1932 et Absalon, Absalon ! en 1936. Tous ces romans se caractérisent par l’utilisation du monologue intérieur. La parole est laissée aux personnages qui deviennent narrateurs et racontent leur propre histoire. Leur portrait s’esquisse à travers la parole qui leur est donnée. Pour rendre hommage à la technique du monologue intérieur présente dans le roman As I lay dying, les personnages de James Franco s’adressent directement à la caméra. Ils la regardent en face et énoncent tout ou partie de leur monologue. C’est le signe d’un grand respect pour le texte. Le fait que le personnage regarde le spectateur dans les yeux rend bien compte du rapport privilégié qu’entretient le lecteur avec le narrateur à la première personne.

Dans Tandis que j’agonise, William Faulkner fait parler 15 narrateurs différents.

L’écrivain pousse le processus des narrateurs subjectifs à son extrême. Il y a quinze narrateurs subjectifs, qui prennent successivement en charge le récit, et le roman est divisé en 59 sections chapeautées par le nom du narrateur. D’une narration à l’autre on entre dans la subjectivité d’un narrateur et l’histoire dans sa continuité se tisse par la succession des différents points de vue. On a parfois des retours sur le même évènement, des points de vue différents qui rejouent le même évènement. C’est dans la confrontation de petits fragments d’histoire narrée par des points de vue différents qu’on finit par retracer une intrigue qui ne tient finalement pas à grand-chose. Peut-être que la spécificité des romans modernistes est que l’essentiel ne se joue pas dans l’intrigue. Le roman Tandis que j’agonise se résume très vite : une famille, après la mort de la mère, décide d’accomplir sa promesse en l’amenant jusqu’à Jefferson pour l’enterrer.

Tout tient dans la complexité des personnages et leur deuil.

Ce que je trouve très beau dans le roman de Faulkner, et qui est très bien rendu par James Franco dans le film, c’est l’histoire ou le trajet de plusieurs deuils. Les enfants et le père essayent de faire face à leur douleur et à leur désespoir face à la perte. Le film comme le roman montrent comment, sur le trajet, progressivement, ils réinvestissent des objets du monde, des objets vitaux pour s’émanciper du corps de la mère morte et finalement continuer à vivre. Rien ne passe par l’expression des sentiments : aucune déclaration quelle qu’elle soit, à la fois dans le roman et dans le film. C’est la preuve de la justesse de la lecture du réalisateur. Il ne met pas de sentiment là où il n’y en a pas chez Faulkner. Tout passe par l’incarnation des personnages ou par l’investissement d’objets.

Comme par exemple le cercueil que Cash fabrique minutieusement…

L’amour que Cash éprouve pour sa mère passe par le travail de la scie et la persistance à finir à temps le cercueil pour sa mère. Par la fenêtre, il lui montre le premier pan en lui faisant signe que la suite arrive. Ce geste est à la fois horrible et beau. C’est sa façon de lui exprimer son attachement. Jewel, qui en anglais signifie joyau, est le fils préféré. Tout ce qu’il voudrait pouvoir déclarer à sa mère passe par son affection pour son cheval. Cela ne passe pas par les mots mais par la manière avec laquelle il exprime une tendresse infinie pour son cheval, qu’il sacrifie finalement pour sa mère. Vardaman, le benjamin de la fratrie, ne comprend pas ce qui arrive à sa mère. Il est dans un désarroi absolu et toute la violence de ce deuil se ressent dans la violence avec laquelle il massacre le poisson.

Comment Anse, le père, exprime-t-il son deuil ?

Le père est une énigme. Doit-il être considéré comme un mari aimant dans la mesure où il s’acharne à tenir la promesse qu’il a faite à sa femme Addie d’aller l’enterrer à Jefferson, sa ville natale ? Quand il voit le corps de sa femme sans vie, il sort deux ou trois bénédictions apprises à l’église mais il n’a rien à lui dire. Il n’exprime pas de douleur. Très vite il somme sa fille Dewey Dell de préparer à manger, donc de prendre la suite de sa mère. Une de ses préoccupations majeures c’est le dentier dont il a toujours rêvé et il associe le moment de la mort de sa femme au moment où il va pouvoir se procurer son dentier. Cette quête de dents matérialise son appétit pour la vie s’opposant au désespoir qu’on pourrait lui prêter. La fin du film montre tout à fait cela. Très vite, il chausse un nouveau dentier et il trouve une nouvelle femme. Ce genre de détails portent à croire que ce n’est pas un mari particulièrement aimant mais qu’il utilise l’épopée à Jefferson pour subvenir à ses propres envies et ses propres besoins.

Qu’avez-vous pensé du choix technique du réalisateur, la division de l’écran appelée « split screen » ?

Le réalisateur James Franco tente de rendre compte de la fragmentation des perspectives et des points de vue présente dans le roman. Cela peut effrayer le spectateur au départ mais il n’en abuse pas. C’est sa manière de montrer à l’écran la subjectivité des points de vue et leur succession. Dans le roman, un premier narrateur commence à évoquer le fil de l’action, l’agonie d’Addie, puis un autre prend le relais, donc le même événement est vu sous un autre angle, ainsi de suite. Il fallait trouver quelque chose pour rappeler le spectateur à la fragmentation des points de vue. Réduire l’intrigue à une perspective unique aurait révélé une mauvaise lecture de Faulkner.

Selon James Franco, la voix des différents monologues intérieurs est celle de William Faulkner.

Il y a plusieurs parlers dans le roman As I lay dying. On reconnaît le parler des paysans du sud à travers l’accent des comédiens. Ils ont une syntaxe dépouillée et un vocabulaire peu élaboré qui reflètent les paysans du Mississippi des années 30. Deux exceptions à cette règle : Darl et Vardaman, le fou et l’enfant. Ces deux personnages ont des capacités linguistiques qui dépassent leur éducation de jeunes garçons des campagnes. Ils sont investis d’une langue, d’une puissance d’imagination qui s’apparente plus à celle de Faulkner. On entrevoit la tendresse qu’éprouvait Faulkner pour le fou, le personnage de Darl, incarné par James Franco. Darl prend en charge l’essentiel de la narration avec un langage poétique et parfois des fulgurances presque philosophiques. C’est aussi le cas pour Vardaman à travers un questionnement métaphysique incessant sur le sens de la vie et la mort qui lui est prêté à lui, le petit garçon, alors qu’il n’est pas du tout présent chez ses frères aînés (en dehors de Darl).

Darl est également une figure de voyant.

Darl sait que sa mère est morte alors qu’il n’est pas là quand elle expire. Il sait que sa soeur Dewey Dell est enceinte alors qu’il n’était pas là pour voir ce qu’il s’est passé. Ce talent de visionnaire et de poète est incarné par James Franco à l’écran. La folie de Darl dans le roman est travaillée par le rire. Darl rit dans les circonstances les plus insolites et inappropriées. A la fin, il emprunte le visage d’un dégénéré parce que sa famille exige de lui qu’il soit fou pour l’interner. Au début du film, au moment où le chariot part et que Jewel s’avance avec son cheval, James Franco joue de manière décalée. C’est un moment de deuil, un moment grave et il secoue son chapeau en ricanant lorsqu’il voit Jewel arriver. Son père dit alors : « C’est ce genre d’attitude qui font parler les gens ». Darl est le personnage qui fait parler de lui à cause de ses comportements inappropriés et son rire presque démoniaque.

Pour terminer, nous pourrions évoquer le passage de William Faulkner à Hollywood.

Son expérience hollywoodienne est brève et marginale dans sa vie d’auteur. Elle est exclusivement motivée par la nécessité de gagner de l’argent. Il s’entendait très bien avec le réalisateur Howard Hawks qui l’a embauché sur ses scénarios. Il a notamment écrit le scénario du film Le Port de l’angoisse, adapté du roman d’Ernest Hemingway, To have or have not. Il a passé plusieurs années à faire des allers-retours entre les grands studios d’Hollywood et son Mississippi. Faulkner y fait la rencontre de Meta Carpenter, la secrétaire de Howard Hawks qui deviendra sa maîtresse et restera sa grande histoire d’amour. Il n’était vraisemblablement pas très heureux en ménage… Hollywood représente donc une échappée belle à la fois économique et sentimentale mais il n’en retirera aucune fierté.

Propos recueillis par Magali Bourrel, septembre 2013

About Christophe Segard

Mordu de politique, d'économie, de cinéma et de musique. Co-fondateur du Phare Ouest Retrouvez moi dans l’œil du Phare : http://ow.ly/nA5TD

Laisser un commentaire

Scroll To Top