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Interview : Albert Dupontel
9 mois ferme - © Wild Bunch Distribution

Interview : Albert Dupontel

Il commence le cinéma dans les années 80 avec La Bande des quatre de Jacques Rivette et Encore de Paul Vecchiali. Mais c’est en 1991, sur scène que le comédien se fait véritablement connaître du grand public avec son one man show Sale spectacle, qu’il joue à l’Olympia. Albert Dupontel, electron libre à l’énergie débordante, vient cette semaine nous livrer un étrange accouchement : 9 mois ferme.

« 9 mois ferme » c’est une comédie totalement barrée, écrite sous acide. Tirez la langue, reprenez une petite pilule pour mieux digérer Sandrine Kiberlain dans un véritable rôle comique qui lui va si bien.

Merci d’oublier vos bonnes manières et le bien pensant : 9 mois ferme c’est trash et irrévérencieux. Toute la maîtrise de la comédie survoltée mise sur un plateau par Albert Dupontel qui se lâche pour accoucher d’un parfait monstre du cinéma.

Interview

Comment est née l’idée de 9 mois ferme ?

Après avoir vu le documentaire de Raymond Depardon 10ème chambre, instants d’audience qui m’avait beaucoup choqué et ému. L’idée de faire se rencontrer une juge et un délinquant est venue de là.
J’ai pris beaucoup de notes, des morceaux de dialogues, des résumés du système judiciaire, un mélange d’envies et de possibilités que je me suis efforcé de mettre bout à bout pendant… le temps qu’il a fallu…! C’est trop long à mon goût, j’aimerais pouvoir écrire plus vite mais je n’y arrive toujours pas.

Avez-vous rencontré beaucoup de juges ?

La Juge Bernard-Requin, héroïne de 10ème chambre et qui préside le procès dans le film, m’a conseillé techniquement, attirant mon attention sur les nombreuses incohérences du script, par rapport à la vérité du système. Nous avons, en connaissance de cause, validé toutes ces invraisemblances. Choquantes pour les professionnels mais efficaces pour le script.

Avez-vous rencontré Raymond Depardon ?

Je l’ai croisé brièvement sur la Croisette à Cannes lors de la présentation du Grand Soir en 2012. Je lui ai fait part de mon admiration, le minimum.

Un mot sur le Palais de Justice ?

Sur le papier c’est quasi impossible d’y tourner, et en pratique, dès qu’on a eu des accords, ils ont été très accueillants et bienveillants. Ce décor est unique au monde. Aucun Palais de Justice n’existe dans un lieu aussi ancien et prestigieux. Le paradoxe réside entre la beauté des lieux et les tragédies qui s’y déroulent au quotidien… C’est très impressionnant.

Dans tous vos films, vous tenez un propos (sur la société, la création etc., ici la justice) mais vous le traitez sous forme de comédie : est-ce une intention de lier les deux ?

J’ai plus l’impression de faire des drames «rigolos» que des comédies. La solution aux crises dramatiques est souvent une pirouette (gags ou dialogues), ce qui donne un aspect drolatique à ces films.

Comment définiriez-vous votre univers ?

«Univers» est un bien grand mot, je préfère parler de cage mentale. Je crois que j’essaie de parler des travers de la société mais avec un nez rouge (voire rouge sanglant de temps en temps) et plus le temps passe et plus j’ai le sentiment que c’est l’ensemble de la société qui va de travers. De ce constat dramatique, j’essaie de ricaner et d’en faire part au public.

9 mois ferme - © Wild Bunch Distribution

9 mois ferme – © Wild Bunch Distribution

Avez-vous des influences visuelles ?

J’aime l’image. Elle permet de prendre de la distance avec la réalité. Tous les films ou metteurs en scène qui construisent leur film avec cette envie me fascinent, m’inspirent et forcément m’influencent. Au premier rang, Terry Gilliam alias Charles Meatson «famous man-eater», qui m’a fait l’honneur de venir faire (une nouvelle fois) un petit rôle dans le film…

On ressent cependant plus de réalisme dans ce film, est-ce délibéré ?

Après le Vilain et sa fantaisie «métaphysique», je souhaitais revenir à une référence plus réaliste et faire ce que j’avais auto-baptisé une «comédie de moeurs déviante». Le décalage est donc moins brutal et l’identification n’en est que plus présente.

Votre personnage, Bob Nolan, est décrit à un moment par Sandrine Kiberlain dans le film comme « un taré et un débile. » Comment le définiriez-vous ?

Bob est défini ainsi par dépit par la juge Ariane. Je le définirais au contraire comme un décalé social mais un intuitif génial. C’est le seul qui soit resté profondément humain en dépit de sa mise à l’écart de la société depuis son enfance. Son absence d’éducation ne lui a jamais fait perdre l’instinct de l’essentiel. Ainsi il est très choqué lorsque la juge veut s’auto-avorter. En fait c’est lui qui va lui révéler sa propre humanité.

Expliquez-nous le choix de Sandrine Kiberlain.

Au départ je cherchais une petite brune agressive, pas une grande blonde tendre… J’étais sur le point de laisser tomber le projet (en mai 2012 exactement) quand, à l’instigation de la productrice, on a fait des essais avec elle. Ce qui ressortait en plus de son humilité d’avoir accepté cette démarche, c’est qu’en dépit des colères exigées par le script, elle restait éminemment touchante et juste… Comme en plus, c’est une des rares actrices à pouvoir mêler comédie et drame, on a vite commencé à travailler.

Comment avez-vous préparé le personnage d’Ariane ?

Visuellement c’était plus simple que pour Le Vilain. On a cherché une silhouette de femme psychorigide comme l’apparence de sa fonction l’exige. Sandrine a travaillé avec la costumière Mimi Lempicka pour arriver à ce résultat.

Faites-vous beaucoup de répétitions ?

Je n’en fais pas autant que je le souhaiterais mais suffisamment pour les trouvailles nécessaires au rôle de chacun. Avec Sandrine, cela a été la scène d’auto-jugement sur son ventre, on y a passé beaucoup de temps car c’était pour moi la scène fondatrice de son personnage. Pour Nicolas Marié (Me Trolos), elles étaient encore plus importantes car faire un bègue est plus difficile qu’on ne peut l’imaginer. Il a beaucoup travaillé sa farce, et l’efficacité de sa performance me ravit.

9 mois ferme - © Wild Bunch Distribution

9 mois ferme – © Wild Bunch Distribution

Comment expliquez-vous que vous prenez beaucoup d’acteurs de théâtre ?

Je prends surtout de très bons acteurs et il se trouve que beaucoup d’entre eux sont des grands acteurs de théâtre (comme Michel Fau alias l’échographiste). C’est vraiment une coïncidence car à titre personnel, je vais rarement au théâtre.

Vous avez aussi beaucoup de cameos dans le film…

Oui ils sont nombreux et m’ont beaucoup touché.
Yolande Moreau, la maman de Bob (qui le confond, bébé, avec une bûche), a éclairé le tournage de son génie pendant une heure. Cela m’a laissé sur ma faim. J’espère la retrouver plus tard.
Gaspar Noé, Jan Kounen et moi enfermés derrière des grillages, cela m’a fait beaucoup rire. J’ai trouvé cela très cohérent !!
Puis plus tard la présence de Terry Gilliam et Ray Cooper : leur considération à mon égard m’a toujours fait un bien fou et leur interprétation est très efficace.
Quant au «cameo-surprise» du film, l’improvisation s’est révélée très aboutie, maîtrisée, et hilarante. Ce comédien a de l’avenir…

Vous êtes à la fois acteur, réalisateur et scénariste. Quels sont les avantages et les inconvénients d’avoir ces différentes casquettes sur un plateau de tournage ?

Le gros avantage est de satisfaire mon autarcie naturelle et le désavantage est un surcroit de travail. Depuis Bernie je me fais aider par l’excellent Philippe Uchan (le Juge de Bernard dans le film) dont la présence m’est indispensable. Par ailleurs, j’ai remarqué que le fait de jouer me rapprochait beaucoup de mes acteurs. J’étais spectateur et partie prenante de la formidable prestation de Sandrine.

Pouvez-vous nous décrire une journée de tournage ?

Les journées de mon point de vue sont très différentes de ce que quelqu’un d’autre de l’équipe pourra vous raconter. Donc à titre personnel, c’est une course contre la montre pour emmagasiner le maximum d’émotions de la part des acteurs et aussi beaucoup de plans pour le metteur en scène.

Travaillez-vous toujours avec la même équipe ?

Le plus possible surtout au cadre et à la machinerie. J’ai besoin de certains membres de mon équipe de façon impérative, quitte à attendre qu’ils soient libres pour pouvoir tourner avec eux. Parmi ces indispensables, on peut citer Stéphane Martin, le cadreur et François Comparot à la machinerie. Sur le plateau, je passe beaucoup par eux.

Un mot sur la musique du film ?

Comme sur Le Vilain j’ai travaillé avec Christophe Julien. Ce mélange de tension dramatique et de mélodie colle parfaitement à notre histoire tragi-comique. La cerise sur le gâteau a été la chanson de Camille dont je suis un grand fan depuis Le fil.

9 mois ferme - © Wild Bunch Distribution

9 mois ferme – © Wild Bunch Distribution

Voyez-vous une parenté entre les personnages de Bernie, Roland, Darius, le Vilain et Bob ?

Tous les mêmes et tous différents, en tout cas c’est ce que j’aime croire…

Une idée du prochain film ?

Oui, 20 pages d’écrites… Le labeur commence…

About Christophe Segard

Mordu de politique, d'économie, de cinéma et de musique. Co-fondateur du Phare Ouest Retrouvez moi dans l’œil du Phare : http://ow.ly/nA5TD
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