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Entretien avec Marion Hänsel, réalisatrice de La Tendresse

Entretien avec Marion Hänsel, réalisatrice de La Tendresse

Après s’être essayé en tant qu’actrice dans la fin des années 70, Marion Hänsel s’est accomplie en tant que réalisatrice. Elle nous explique son 11ème long métrage : La tendresse.

Elle y retrouve un jeune acteur, Adrien Jolivet, qu’elle avait découvert à l’occasion de son précédent film Noir océan, ainsi que deux acteurs se connaissant déjà, Olivier Gourmet et Marilyne Canto. Après avoir tourné en Amérique et en Afrique, la réalisatrice retrouve le continent Européen, en particulier en France, pour son dernier film. Son road-movie nous entraîne sur les pas d’un couple divorcé depuis quinze ans devant rejoindre ensemble leur fils unique ayant eu un grave accident de ski.

Quelle était votre envie de départ pour ce film ?

J’avais envie d’écrire une histoire simple, qui parle de gens simples, des gens dont on dit qu’ils sont « sans histoire » et qui, comme nous, vivent de petites peines et de grands chagrins. J’avais aussi envie de parler avec humour des relations entre parents et enfants, sans crise générationnelle.
Cette histoire est proche de ce que j’ai vécu et je me suis dit : « Pourquoi ne pas mettre sur papier cette histoire ? ». Je l’ai fait un peu comme un jeu, sans doute avec une sorte de retenue.

C’est important que cette histoire soit proche de vous ?

Je n’aurais pas pu écrire aussi spontanément et rapidement si elle n’avait pas été en partie autobiographique. Je connaissais parfaitement le cœur de l’histoire, puisque c’est la mienne.

Comment avez-vous choisi le titre ?

Je n’ai jamais eu aucun doute sur le titre. Il est venu tout de suite. D’ailleurs personne n’a essayé de m’en dissuader.
Il s’agit d’une tendresse générale, pas seulement celle du couple mais aussi inter générationnelle : celle des parents pour leur fils, l’amour naissant entre les deux jeunes gens, l’attitude du camionneur vis-à-vis de Lisa…

La tendresse | © Epicentre

La tendresse | © Epicentre

Le scénario de votre film fait fi des recettes classiques : un conflit à surmonter, des nœuds dramatiques, un dénouement etc.

Quand j’ai commencé à le faire lire à des professionnels on me disait : « Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas des choses beaucoup plus dramatiques ? Un accident très grave, des parents qui se déchirent… ». Mais moi je n’avais pas envie de ça.
Je n’avais pas envie de choses conflictuelles, et ça va effectivement à l’encontre de tout ce qu’on nous apprend concernant le scénario. Le mien n’était pas « dramatisé ».
J’avais envie d’un fi lm pacifique, heureux, un peu nostalgique. Je voulais des personnages sains dans leur tête et dans leur corps, avec des rapports harmonieux.
Les parents et les enfants qui s’entendent bien, ça existe : j’en suis témoin. Ce qui n’empêche pas que chacun ait ses difficultés à vivre.

Était-ce le réalisme qui primait pour vous ?

Le film a été présenté dans plusieurs festivals de divers pays et étrangement les spectateurs s’attendent pendant tout le fi lm à ce que le couple se remette ensemble car il y a entre eux une connivence, du respect ou peut-être encore de l’amour.
D’autres espèrent une suite avec l’autostoppeur… Ils désirent de la romance mais la vie réelle n’est pas ça. J’aurais pu être beaucoup plus romantique mais ce n’est pas un fi lm romantique, c’est un fi lm réaliste sur la vie telle que je la vois et la côtoie.
Je connais énormément de femmes de 45-50 ans qui sont seules. Je voulais porter un regard réaliste sur les femmes et sur les couples.

Les personnages ne semblent pas éprouver de regrets malgré la tendresse mutuelle qu’ils retrouvent instantanément.

Ils peuvent éprouver de la tendresse et divers sentiments mais ils sont extrêmement différents, presque opposés. Lui vote à droite, elle est plutôt écolo. Elle est tolérante et ouverte alors que lui est cartésien et renfermé. Ce sont des personnes complémentaires. Combien d’années un couple peut-il vivre ensemble quand il est si différent ? Moi cela me paraît normal qu’ils se soient séparés. Ils ont vécu un bel amour et ils peuvent encore vivre sereinement ce voyage. Ils ont un bel enfant. Ils ne se sont pas trompés, mais la vie a fait que…

La tendresse | © Epicentre

La tendresse | © Epicentre

C’est Lisa le personnage principal, celui pour lequel vous éprouvez le plus de « tendresse » ?

C’est d’abord l’histoire de Lisa. Mais l’histoire n’est pas vue de son point de vue.
Ce sont mes yeux qui regardent ce couple. J’ai beaucoup de tendresse aussi pour cet homme : ses maladresses le rendent attachant. Il a l’air d’un roc mais il est aussi très fragile. On le voit dans la scène du téléphérique avec la petite fille.

Parlez-nous du choix de vos comédiens.

Olivier Gourmet est un comédien exceptionnel dans le paysage européen. Un des plus grands de cet âge-là. Il peut tout interpréter mais je l’avais peu vu dans des rôles de « gentil ». J’avais toujours rêvé de travailler avec lui et je me suis dit que ça lui plairait peut-être de jouer un personnage plus « humain ». Il avait l’âge, la stature et le coté « ballot » du personnage, j’ai pensé à lui en écrivant.
Pour le personnage joué par Maryline, on a fait un casting. Elle m’a immédiatement convaincue, elle était exactement ce que je cherchais : mentalement et physiquement, dans sa démarche, ses gestes, sa maladresse, ses sourires. Elle me ressemble tellement que je n’aurais pas pu imaginer mieux qu’elle pour le rôle de Lisa. Elle sourit spontanément, et rit avec plaisir. Elle est tout simplement vivante. Il se trouve qu’elle avait déjà joué plusieurs fois avec Olivier, ils avaient cette connivence d’acteurs qui m’a beaucoup aidée. Elle avait également joué avec Sergi Lopez, qui fait un caméo dans le fi lm. Il est parfait. Et puis, qui n’aime pas Sergi Lopez ?

Que diriez-vous du style de votre film ?

C’est un style qui ressemble à mes autres films : un rythme lent, avec des plans séquences, un travail sur le visuel, la mise en scène. Les cadrages sont très travaillés. Chaque plan est écrit, dessiné, choisi avant de tourner.
C’est une caméra posée et lente malgré le fait que ce soit un road-movie. Ce n’était pas évident de tourner ainsi dans une voiture, mais c’est ce que j’aime.
J’ai tourné en cinémascope et en 35mm parce que j’aime la beauté du 35, et aussi sa contrainte. Toute l’équipe était d’autant plus stimulée et attentive car tourner en 35 est devenu aujourd’hui une exception. J’ai senti que les gens étaient heureux de tourner avec ces impératifs. J’aime aussi le risque de la prise unique.

Comment avez-vous abordé la musique ?

C’est le troisième fi lm que René-Marc Bini compose pour moi. Ce sont chaque fois des compositions très différentes avec des univers, des instruments, et des couleurs différents. Je voulais de la country folk. J’entendais des slides de guitare, je désirais de l’harmonica, de la trompette. Ni le compositeur ni moi ne connaissions bien cette musique mais nous avons fait une recherche commune. Mon fils est musicien, il m’a fait une liste dont on s’est inspirés. Je trouve la composition juste car elle fait référence aux road-movies américains, sans être stéréotypée. Donc à l’aller c’est plutôt de la musique classique, au milieu la musique de René-Marc Bini et à la fi n des musiques du monde, celles que le fils écoute.

La tendresse | © Epicentre

La tendresse | © Epicentre

Les paysages semblent faire partie intégrante de la narration.

Je voulais tourner au printemps pour les couleurs joyeuses : le vert chlorophylle, les champs jaunes de colza et le blanc de la neige vierge dans le plan d’ouverture, qui est à la fois poétique et romantique. On a fait beaucoup de repérages et j’ai beaucoup travaillé avec le cadreur pour faire exister la nature, aussi bien à l’aller qu’au retour. Sous une pluie battante, les expressions et les échanges entre les personnages auraient été différents. La nature influe très fortement sur le comportement des humains.
On a tourné en Champagne et dans le viaduc de Chamonix. Le choix de la station de sport d’hiver Flaine n’est pas un hasard. Construite dans les années 60 par le grand architecte Marcel Breuer, elle était à l’époque révolutionnaire : tout en béton, avec une patinoire centrale, des ascenseurs reliant les différents niveaux, et des statues de Picasso, Vasarely et Dubuffet, qui ornent le forum. Ce n’est pas un petit village savoyard folklorique avec ses chalets en bois. Etrangement, ce béton gris juxtaposé aux montagnes fait ressortir leur beauté et celle de la nature environnante.
La nature est dans presque tous mes films.

Comment s’inscrit La Tendresse dans votre filmographie ?

Il est moins ardu et nettement moins noir que les autres films. Celui ci est un fi lm heureux. Nuages l’était peut-être aussi mais c’était un essai poétique.
Nuages était également un scénario original. Peut-être se répondent-ils ?
En tout cas La Tendresse reste dans ma « lignée » de films intimistes.

Qu’attendez-vous du cinéma ?

Du mien je n’attends rien si ce n’est que c’est mon bonheur, ma vie, ce qui me fait vivre moralement, mentalement, émotionnellement. Et de celui des autres : qu’il m’apporte un éclairage, une réflexion, un chamboulement, une interpellation.
J’espère qu’il apporte cela aussi aux spectateurs.

About Nolwenn Nedelec

Présidente de l'association AHJV France, journaliste pour Le Phare Ouest. Passionnée de cinéma, littérature, musique... Bref la culture en général.

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